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Gabon: Point de presse de Jean EYEGHE NDONG

Auteur/Source: · Date: 25 Déc 2010
Catégorie(s): Politique

mise à jour le 25/12/2010, réalisé le 22/12/2010
Mesdames et messieurs de la presse,
Je vous remercie d’être venus à mon invitation. Je vous félicite pour tout ce que vous faites en matière d’expression libre dans le débat pour la démocratie dans notre pays.

L’objet de notre rencontre porte sur ce qui me semble être un mauvais procès fait à l’opposant politique que je suis depuis la mort du Président El Hadj Omar Bongo Ondimba. A l’appui de ce que j’avance, la position que j’ai prise relative au projet de révision constitutionnelle.
Mesdames et messieurs les journalistes,
Vous êtes informés que le Chef de l’Etat vient de soumettre au Parlement pour examen et vote un important projet de révision de la Constitution (35 articles et 3 paragraphes). C’est une initiative, je dois le dire conforme à l’article 116 de la Constitution qui stipule clairement que « l’initiative de la révision de la Constitution appartient concurremment au Président de la République, le Conseil des ministres entendu, et aux membres du Parlement ».
Jusque là, point d’objection de ma part.

Le problème que je soulève en tant que député de la nation et dont j’ai fait part aux collègues parlementaires par courrier personnel est celui de l’opportunité et de la légitimité du Chef de l’Etat qui prend cette initiative. Et je développe mon point de vue, sans prétendre être un constitutionaliste, point de vue qui se résume à ceci : si l’initiative de réviser la Constitution est bien conforme aux dispositions de l’article 116 de la Constitution, il convient cependant de relever que cette condition nécessaire n’est certainement pas à mes yeux suffisante au regard de l’opportunité politique, non sans rappeler que la Constitution actuelle du 26 mars 1991 résulte de l’expression d’un consensus de la classe politique. En tout état de cause, l’esprit de la loi fondamentale renseigne sur l’importance du sceau de la légitimité politique dont une Constitution doit être frappée, tout comme les causes et les formes de sa révision. Il ne suffit donc pas d’être à la tête de l’Etat pour que la révision soit légitime. Je n’ai pas manqué d’indiquer qu’il serait plutôt opportun de passer par le référendum pour sanctionner ou pas ce projet de révision.
Mesdames et messieurs,
Vous l’aurez compris, je pose clairement le problème de légitimité du pouvoir exécutif initiateur de la révision de la Constitution.
Pourquoi ?
Ce pouvoir exécutif existe du fait de l’élection présidentielle du 30 août 2009 convoquée à la suite de la mort en fonction du Président de la République El Hadj Omar Bongo Ondimba.

Les résultats de cette élection présidentielle sont un repère éclairant.
Avec 807 402 électeurs inscrits, 357 621 votants, 17 443 bulletins nuls, 340 178 suffrages exprimés, le candidat du PDG aurait obtenu 141 952 voix, soit 41, 73%. Ce résultat, il faut le rappeler, a été contesté avec force par toute l’opposition gabonaise. En tout cas, ces résultats révélaient tout simplement que plus de 58% des électeurs ne se sont pas prononcés favorablement sur le candidat du PDG, lequel il faut le souligner n’a pas pu réunir 50% des voix sur son nom malgré la débauche des moyens financiers de campagne dont il a disposé. Certains voudraient alors arguer de ce que la majorité parlementaire actuelle soutient l’action de l’exécutif. Moi, j’affirme ici qu’il s’agit de la majorité que le peuple a donnée à Omar Bongo Ondimba. Même s’il est question du même parti, il est clair que les militants de ce même parti n’ont pas adhéré majoritairement au candidat PDG dont la procédure de choix par le parti, a été pour le moins contestée, on s’en souvient.

Je pose alors la question : comment ne pas déceler le recul du PDG lors de cette élection qui a pour corollaire l’absence de légitimité du candidat devenu Président ? On pourrait dire autant de l’élection partielle du 6 juin 2010 avec cinq sièges PDG au départ, trois à l’arrivée.
Me référant à un tel contexte politique et électoral qui, manifestement, ne procure pas au Chef de l’Etat la légitimité de demander une révision de la Constitution d’une part et compte tenu de ce que la Constitution, en l’état actuel, donne toute latitude à l’Exécutif d’exercer tous les pouvoirs susceptibles de lui permettre de réaliser son projet de société d’autre part, je suis fondé à dire que réviser la Constitution me parait inopportun.
Je poserai au demeurant une question importante : quel est fondamentalement l’objectif de cette révision et elle vise à servir l’intérêt de qui ? Le peuple ! J’en doute ! J’en doute, d’autant plus que la disposition relative à la limitation des mandats du Président de la République n’est pas proposée, ni le scrutin à deux tours, etc. mais, on assiste à la demande de renforcement du pouvoir présidentiel en matière de défense entre autres.
Tel est mon point de vue que j’ai voulu partager avec les collègues parlementaires dans mon courrier à eux adressé individuellement le 1er décembre dernier. Je m’étonne que ce courrier ait provoqué l’ire de monsieur Marat Abyla et consorts si j’en juge par sa tonalité.
Mesdames et messieurs,
Je suis un député, un élu de la nation, et j’ai la prétention d’avoir été élu dans la transparence le 6 juin 2010 lors du scrutin qui m’a opposé en qualité de membre de l’Union Nationale à une coalition RPG-PDG. Ma victoire, au lendemain de l’élection présidentielle du 30 août 2009, sur laquelle pèsent des doutes en termes de résultats, en était plus que significative…Bref !

A lire la réponse des présidents des groupes parlementaires PDG de l’Assemblée Nationale e du Sénat (mais est-elle représentative de l’ensemble des députés et des sénateurs ?), je suis fondé à penser que mes contradicteurs n’admettent pas que, ayant été au PDG, et ayant occupé les fonctions de Premier Ministre, Chef du Gouvernement, j’apporte une appréciation sur un texte d’une telle importance dès lors que cette appréciation ne va pas dans le sens qu’ils souhaitent. Je ne parlerai pas de la vacuité du commentaire fait par la première chaine de télévision prompte à déverser des sornettes à l’envi, mais incapable d’organiser des vrais débats politiques comme on en voit sous d’autres cieux et d’ouvrir ses antennes aux partis politiques de l’opposition, en l’occurrence l’Union Nationale, tel que prévu par les textes officiels.
Vous constaterez que tous évoquent mon passé au PDG et mon passé de Premier Ministre comme si cela était la question que j’ai soulevée.
Je dispose en tant que député de la liberté de conscience, de pensée et d’expression … qui sont garantis à tous les citoyens par la Constitution sous réserve de l’ordre public (article 1er, alinéas 1 et 2 de notre Constitution).
Mais de quoi s’agit-il en réalité ?

Mes compatriotes qui sont restés au PDG, et c’est leur droit, font preuve d’intolérance politique. C’est à croire qu’ils ne sont pas acquis aux valeurs démocratiques. Remontons un peu l’histoire politique gabonaise jusqu’en 1990. Souvenons-nous-en : la Conférence Nationale, en refusant qu’elle soit souveraine, on consacrait d’une certaine manière Omar Bongo Ondimba au pouvoir, avec ce que cela impliquait. Les cyniques ont même dit qu’on devait l’accompagner au pouvoir jusqu’à sa mort. C’est ce qui s’est passé en réalité. L’opposition et bien sûr la majorité ont adopté un comportement politique qui laissait le Président en quelque sorte « libre de ses mouvements ».
En effet, après avoir déversé tout le « mal » qu’ils pensaient du Président Omar Bongo Ondimba et de sa gestion, le système est redevenu quasiment comme avant. Je dirai que tout est à nouveau rentré dans « l’ordre ». L’on a même assisté à bien des « danses du crabe » de beaucoup d’hommes politiques. Suivez mon regard.

Aujourd’hui, on me fait le procès d’avoir démissionné de mes fonctions de Premier Ministre et d’avoir quitté le PDG. Est-ce un argument pour que je m’interdise d’exprimer un point de vue différent ou contraire à celui du pouvoir, en l’occurrence sur le projet de révision de la Constitution ? Un texte dont le monde convient qu’il est de la première importance pour tout pays ; même si les présidents des groupes parlementaires PDG de l’Assemblée Nationale et du Sénat disent avec légèreté qu’une « Constitution, si précieuse qu’elle puisse être, n’est jamais qu’un cadre dont le contenu n’est pas entièrement et définitivement déterminé ».

A propos de ma démission de mes fonctions de Premier Ministre et du PDG, certains de mes « ex camarades » peuvent-ils retracer avec exactitude, ce qu’ils ont fait le jour comme la nuit au lendemain du décès du Président Omar Bongo Ondimba ? Je pose encore la question : certains de mes « ex camarades » peuvent-ils retracer avec exactitude, ce qu’ils ont fait le jour comme la nuit cette fois en me regardant droit dans les yeux et à l’attention du peuple gabonais ? Je serai tenté (pour détendre l’atmosphère) d’emprunter le langage des policiers enquêteurs : que faisiez-vous (ex camarades) dans la nuit du 9 au 10 juin 2009, c’est-à-dire la veille de l’arrivée à Libreville de la dépouille mortelle du Président Omar Bongo Ondimba ?
Ma question aurait-elle aussi un « caractère puéril, emprunt de haine » comme semble l’ironiser les deux parlementaires qui ont pris la responsabilité de qualifier l’oraison funèbre du 16 juin 2009 « d’indigeste et mal à propos » alors que je ne faisais rien d’autre que d’alerter les compatriotes et les amis du Gabon présents sur le virage que prenait mon pays. N’a-t-on pas vu la suite des événements ?

Oui, j’étais Premier Ministre, informé en temps réel de tout ce qui se passait. J’ai compris qu’au Gabon, l’heure était au complot et qu’il fallait piétiner l’Etat lorsque certains brûlaient d’ambitions. Ambitions qui auraient pu être gérées autrement, avec intelligence et dans le respect de l’Etat. Occupant des fonctions importantes au sein de cet Etat, et constatant que tout s’organisait en dépit du sens de l’Etat, je me devais, en toute conscience de tirer des conséquences : celle de démissionner de mes fonctions de Premier Ministre et celle de prendre position contre le Parti Démocratique Gabonais d’autant que le parti se trouvait entre les mêmes mains.

Voilà pourquoi, selon l’expression de mes « ex camarades », j’ai « traversé ». « Traverser » signifie que j’ai quitté le PDG pour l’opposition. J’entends opposition politique. Ma conscience d’homme, mes convictions, et je me permets de le dire, le dernier Premier Ministre d’Omar Bongo Ondimba, par respect pour sa mémoire, je ne pouvais pas accepter d’être complice de ce complot et de cette forfaiture. Le complot, c’est bien le mot, puisqu’il était en cours. Il ne fallait pas être grand clerc pour savoir que le comportement et les actions de certains pédégistes participaient de la mise en œuvre de la prise du pouvoir. N’étions-nous pas déjà en période de transition !

J’aime bien l’expression « traverser » utilisée par mes « ex camarades ». Ce que je voudrais leur dire, c’est que je n’ai pas « traversé » sans raison. En plus des faits que j’ai observés et qui portent spécialement sur la période de transition, j’ai eu à dénoncer publiquement, quand j’étais Premier Ministre, à l’occasion des vœux au Président de la République, au Premier Ministre ; lors de la rencontre que j’ai initiée avec les cadres de la haute administration publique, les travers, les pesanteurs, l’inertie de certains secteurs de l’Etat. Au cours des Conseils interministériels et même des Conseils des ministres, cadres on ne peut plus appropriés, j’ai donné plusieurs fois de la voix. J’ai dénoncé les comportements de ceux que le Président de la République lui-même a qualifié de « roitelets ». Oui, j’ai donné de la voix parce que j’avais le souci de contribuer au travail du Chef de l’Etat. Mais, hélas, les pesanteurs du système public, biens connus des pédégistes et des gabonais ont eu raison de mes velléités. Sans doute la réalité de l’enfermement et du pourrissement du régime politique dont était victime le Président Omar Bongo Ondimba, ainsi que la logique du « ver dans le fruit » n’étaient-ils pas responsables de cet état de choses. Comme n’y était pas étranger le sabotage sournois pratiqué sur la « feuille de route » qui visait à rendre quelque peu lisible l’action publique de l’Etat. De même, quand je me battais avec le ministère des finances pour permettre la fluidité des dépenses publiques. Et le budget de l’Etat dont on disait qu’il ne se discutait pas au Conseil interministériel, bref. J’étais le pot de terre contre le pot de fer. Mais, on aurait tort d’imaginer que le pot de fer était toujours celui que l’on croit, c’est-à-dire le Président de la République.
Je n’ai pas la prétention d’écrire une page de l’histoire politique du Président Omar Bongo Ondimba. Mais je demande aux « ex camarades » de ne pas afficher des postures réductrices et de ne pas se livrer à une analyse qui frise la malhonnêteté intellectuelle et politique lorsqu’il est question de débattre politiquement avec des compatriotes qui ont, comme ils disent, « traversé ». Non ! Il faut un autre ton lorsqu’on parle de la loi fondamentale qui requiert un tant soit peu le consensus du peuple, loin des clivages et des intérêts personnels ou partisans.

A force de nous indexer de la sorte, de nous prendre de haut, nous les opposants, est-on sûr de ne pas viser le Président Omar Bongo Ondimba lui-même. Lui qui a créé le système, un système traversé de part en part par des courants divers. Le « libre propos » d’un pédégiste patenté paru dans le quotidien Gabon Matin n˚343 du 8 juillet 2010, page 2, me pousse à le penser fortement. Si je ne répondais pas aux attentes du Président Omar Bongo Ondimba en tant que Premier Ministre, il m’aurait renvoyé à mes chères études plutôt que d’opposer une fin de non recevoir à ceux qui demandaient, certes par calcul, mon départ de la Primature, comme ils s’étaient opposés du reste à ma nomination. Mais sait-on jamais pourquoi un Président nomme un Premier Ministre ? Si par les insultes à ceux qui ont eu tort de « traverser », on sous entend que le Président Omar Bongo Ondimba n’était pas pour le moins lucide, si on le pense, il faut avoir le courage de le dire clairement, ainsi le débat serait plus clair.
La mort du Président Omar Bongo Ondimba, pour la majorité des gabonais a été la fin d’une longue époque, la fin d’un régime politique qui a eu ses points forts et ses points faibles. Son bilan, de l’avis de certains, accuse beaucoup plus de points faibles. Qu’à cela ne tienne. En quittant le camp des pédégistes, à la lumière de ce que je sais, à la lumière de ce que savent les autres opposants ou non, et des faits très graves que j’ai eu à évoquer plus haut, j’ai la faiblesse de m’inscrire dans le cri du cœur du Président Omar Bongo Ondimba à la fin de sa vie : « Dieu ne nous a pas permis de faire du Gabon ce que nous en avons fait ». Il ne s’adressait pas me semble-t-il spécialement à nous les « traitres » qui avons quitté le PDG. Il s’adressait à nous tous, aux uns plus qu’aux autres. Ce fut le cas quelques mois plus tôt lorsque, à l’occasion de son discours du 1er décembre 2007, il nous a livré le constat que l’on sait.

L’état de droit et la liberté démocratique sont des valeurs que nous devons tous partager.
Sommes-nous sûrs de respecter l’état de droit dans notre pays ?
Sommes-nous sûrs de respecter la liberté démocratique dans notre pays ?
La question reste posée.
Je vous remercie de votre attention.
Jean EYEGHE NDONG
 


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