PIERRE AKENDENGUE en concert et en CD !
Il a le don des visionnaires, bien que ses yeux ne lui soient pas d’un grand recours. Dans la cacophonie du monde actuel, sa pensée sur l’Afrique dessine des images limpides, profondes, accessibles à tous. Intellectuel, poète, il l’est autant que musicien, grand précurseur dans l’invention d’une esthétique originale, où la richesse collective des formes africaines embrasse l’ascèse du protest song.
Ekunda-Sah !, nouvel album de Pierre Akendengué, est animé de ce souffle artistique. Sortie 17 Mars 2005 (Taxi Records)
En concert au BATACLAN le LUNDI 4 Avril 2005
Discographie
La fantasmagorie vocale, inspirée des espaces décrits par le chant des oiseaux à travers la forêt, transcende l’œuvre entière de Pierre Akendengué. Établie au milieu de l’album, comme le poteau mitan d’une case rituelle abritant les mystères de l’initiation, “Ekunda” résonne durant neuf délicieuses minutes comme une ode à la gloire de la nature et du raffinement profond des civilisations de l’Afrique ancestrale. L’ivresse de la polyphonie nous guide jusqu’au village de Nandipo, séparé de la mer par un mince lido de sable. Et lorsque la vision nous apparaît entière de ces rivages idylliques, explose alors, en vagues lentes, le prodigieux battement des percussions traditionnelles, gorgées du feu solaire et du ruissellement de l’équateur : une opulente source de vie ! Telle est la magie de Pierre Akendengué, capable de faire surgir la société d’un village tout entier dansant dans la lumière par le savant agencement de ses visions sonores.
Cette force était à l’œuvre dans le fameux Lambarena, première rencontre artistique réussie entre la musique classique européenne et les musiques traditionnelles africaines. C’était en 1993. Point de départ du projet, les 80 ans de la fondation de l’hôpital de Lambaréné par le Docteur Schweitzer, qui n’avait plus quitté le Gabon que pour donner des récitals d’orgue en Europe et en Amérique, afin de recueillir des fonds lui permettant de poursuivre son œuvre humanitaire. Schweitzer adorait Bach, mais ne connaissait rien aux musiques de ceux qu’il soignait. Le projet Lambarena proposait la rencontre imaginaire posthume entre ces deux univers musicaux. Et c’est à Pierre Akendengué, rentré depuis huit ans dans son pays natal, que le compositeur Hughes de Courson avait confié la charge de dialoguer avec le théoricien du Clavecin bien tempéré.
Modeste, effarouché d’avoir à se mesurer avec un tel monstre sacré, Pierre refuse avant de se laisser convaincre par son ami de Courson. Cette expérience, il la vit comme « un enrichissement extraordinaire », accueillant près de 150 ensembles traditionnels dans sa maison de Libreville. Du même coup, il constitue la première banque de données de musiques traditionnelles du Gabon. Mais il faut son génie de la composition pour réussir l'alchimie qui unit les citations de Bach aux pièces traditionnelles dans l’œuvre finale. Éloge de la critique et succès commercial sont au rendez-vous. Pourtant, la part des bénéfices qui aurait dû servir à créer une école de musique au Gabon n’est jamais arrivée, et Pierre Akendengué n’a guère bénéficié du succès de ce disque. À l’enthousiasme succède l’amertume. Un double sentiment latent dans son parcours et qui avait accompagné son retour au pays en 1985, après vingt ans passés en France.
Né le 25 avril 1943 à Awuta, Pierre Akendengué est un élève brillant et montre de bonnes dispositions à faire des chansons dès l’âge de 14 ans. Parti pour la France à 22 ans, afin d’y soigner ses yeux malades, il y entreprend une formation de kinésithérapeute et un cursus en psychologie, respectivement couronnés par un diplôme et un doctorat. En 1967, Pierre Akendengué figure parmi les lauréats du Petit Conservatoire de Mireille, lointain ancêtre de la Star Ac’ qui révéla Françoise Hardy. Sur le même plateau, il croise Colette Magny, l’une des figures de proue de la chanson contestataire des années 1968-69. Au cœur du mouvement étudiant, Akendengué, malgré ses problèmes de vue, milite en faveur d’une africanité nouvelle. En 1972-73, décidé à se consacrer entièrement à la chanson, il grave un premier 45 tours, “Le chant du coupeur d’okoumé”, suivi de l’album Nandipo, publié en 1974 chez Saravah, la maison de disques de Pierre Barouh, dont la devise provocante est alors : “Il y a des jours où l’on a envie de ne rien faire”…
Avec ses paroles qui prônent l’unité africaine et la liberté pour les opprimés, Akendengué devient, à son corps défendant, LE chanteur engagé africain. Interdites sur les ondes de la radio gabonaise, ses chansons qui s’échangent sous le manteau au pays ont un impact important en France sur les publics originaires de l’Afrique francophone. Le second album, Africa Obota (Mère Afrique), reçoit le Prix de la jeune chanson française au Midem 1976. Dès 1978, ayant fondé sa maison de disques, Ntye, il élabore un son nouveau où se superposent harmonieusement traditions africaines et structures musicales européennes. L’album Mando, entièrement chanté dans sa langue, le myéné, figure l'aboutissement très convaincant de ce travail. C’est sa première collaboration avec Hugues de Courson, ancien de Malicorne devenu directeur artistique pour CBS. Publié en 1983, ce disque visionnaire contient tous les ingrédients qui subjugueront quatre ans plus tard les publics internationaux portant la déferlante des musiques africaines. Pourtant, trop en avance, l’album ne trouve pas l’écho qu’il aurait mérité.
Désabusé, fatigué des paillettes du showbiz, l’intellectuel poète militant perd ses repères dans la société française. Au cours d'une émission sur RFI, en 1984, un journaliste africain lui lance : “Akendengué, tu chantes l'Afrique, mais quelle Afrique chantes-tu, puisque tu vis en Europe depuis 20 ans et que l'Afrique évolue tous les jours ?” C’est le point de départ d'une remise en question, qui le conduit à rentrer au Gabon fin 1985. Après le confort de ses années françaises, le choc est rude et le retour douloureux. Vivre de sa musique étant impossible, Pierre accepte le poste de conseiller culturel qui lui est proposé dans le gouvernement puis, en 1988, auprès du chef de l’État, Omar Bongo. Face à ceux qui y voient une trahison, le chanteur proteste avec véhémence : il n'a pas retourné sa veste, ni changé de camp.
Et de fait, sa voix de militant résonne encore dans les chansons de son nouvel album. “La Pauvreté” dénonce le fossé hideux qui sépare les pauvres des riches dans son propre pays et l’illégalité de la dette pays du Tiers monde. Dans “La Colombe”, il pose avec naïveté la question essentielle sur une actualité brûlante : « Comment faire la paix en faisant la guerre ? » Et prédit : « La colombe terrassera le faucon »… Mais si Ekunda-Sah ! contient toutes les questions et les dénonciations qui n’ont cessé de jalonner le parcours humaniste de Pierre Akendengué, il porte aussi la joie d’un art de la maturité, éclaboussé par la beauté et de la vie.
François Bensignor
Discographie
Ekunda-Sah !, 17 mars 2005
Obakadences, 2001
Carrefour Rio, 1996
Maladalite, 1995
Lambarena, 1993
Silence, 1991
Espoir à Soweto, 1988
Piroguier, 1986
Réveil de l’Afrique, 1984
Mando, 1983
Awana W’ Afrika, 1980
Owende, 1979
Africa Obota, 1976
Nandipo, 1974