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Le scandale qui pend au nez de Jeune Afrique - L'Intelligent
Auteur:  Théophile Kouamouo  | Date: 12 Février 2005  | Réactions ()
Section: Révélations  | Source: Le Courrier d'Abidjan

Article originellement publié le 27 janvier 2005 par Le Courrier d'Abidjan. Article reproduit, modifié, remis à jour et/ou republié sur le site du BDP le 12 Février 2005.

Révélations – Francis Kpatindé, journaliste-vedette à JAI, démissionne, épuisé par un système qu’il trouve désormais détestable. Il met en lumière la nature profonde de l’hebdo de Béchir Ben Yahmed. Sa lettre que nous publions ainsi qu’un rapport de mission de «l’envoyé spécial» de Ben Yahmed au cœur du système Gbagbo, permet de comprendre un certain nombre de choses sur la manière dont JAI couvre l’actualité ivoirienne.

La maison Ben Yahmed, sise au 21 bis rue d’Auteuil, dans le 16ème arrondissement à Paris, brûle-t-elle ? Difficile pour l’instant de répondre à cette question. Une chose est sûre : l’atmosphère à Jeune Afrique L’Intelligent, le célèbre hebdomadaire francophone, est électrique depuis plusieurs semaines. Au centre de la nouvelle crise, la démission de Francis Kpatindé, journaliste-vedette du magazine fondé le 17 octobre 1960 par Béchir Ben Yahmed, actuellement président-directeur général de l’organe de presse, mais également de la Société de Finance et de Communication Internationale (FINCOM) et de la Compagnie internationale d’édition, de presse et de communication (CIDCOM), toutes les deux liées à JAI.

Des méthodes mafieuses mises à jour. C’est que Francis Kpatindé, spécialiste de plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest (dont la Côte d’Ivoire) et ancien chroniqueur-maison, ne fait pas que quitter l’entreprise de presse qui l’employait. Il lève le voile, dans une lettre d’explication que nous publions ici en intégralité, sur le harcèlement moral auquel se livre Béchir Ben Yahmed, le tout-puissant patron dont les notes, rédigées à l’encre violette, font trembler le personnel et peuvent signer des excommunications définitives ; sur le profond mépris qu’éprouve «B.B.Y» à l’égard de l’Afrique et des Africains, alors que paradoxalement, il veut parler à leur place et «ponctionne» régulièrement leurs Etats pour faire prospérer sa «boîte» ; mais aussi sur le mélange des genres entre journalisme et affairisme que la haute hiérarchie de JAI encourage, ce qui n’est pas sans avoir des conséquences sur l’honnêteté intellectuelle à géométrie variable du seul hebdomadaire parisien spécialisé (en partie) sur l’Afrique.
Jusqu’à présent, seuls les milieux spécialisés connaissaient la «machine à broyer» du papivore Tunisien, qui a toujours été impitoyable avec ses «stars» subsahariennes. Le calvaire de Sennen Andriamirado, harcelé jusqu’à la mort par un patron exigeant au point de ne pas se rendre compte de sa grave maladie ; la descente aux enfers du Sénégalais Elimane Fall, utilisé, puis jeté, puis récupéré, mille fois humilié ; la révolte de Jean-Baptiste Placca, quittant JAI quand BBY refuse qu’un envoyé spécial aille couvrir la libération de Nelson Mandela – c’est en raison de tels choix que certains interlocuteurs le taxent «d’intellectuel arabe» et lui dénient le droit de parler de l’Afrique en Africain –, tout cela est très peu sorti du cercle des initiés. Francis Kpatindé rejoint aujourd’hui le club fermé de ceux qui ont ouvertement dit non à Ben Yahmed, à son mythe et à sa puissance. Il s’en explique dans la lettre que nous publions. Ce qu’il ne dit pas, c’est que l’événement catalyseur de sa «disgrâce», c’est sa réaction d’indignation lors d’une conférence de rédaction en novembre 2004 – alors qu’Abidjan était sous occupation française quasi-intégrale – lorsque l’ancien journaliste français Henri Marque (RTL), ami de Ben Yahmed et invité par ce dernier à assister aux débats de son équipe, affirmait sans sourciller que la «paresse est congénitale chez les Africains.» Outré, Kpatindé juge ouvertement ces propos «inadmissibles» et tance le «racisme» du vieil ami de son patron qui menace de quitter les lieux si l’impertinent Noir ne présente pas ses excuses. «Jamais de la vie !», martèle Kpatindé face à l’insistance de son «boss», qui tient à ses relations avec Henri Marque – un ancien ambassadeur de France est également présent dans la «piscine», la salle de rédaction de JAI. Kpatindé tient d’autant plus sur ses positions que trois collègues français et un journaliste arabe soutiennent clairement avoir entendu les propos racistes d’Henri Marque. Dès ce moment, la «machine à broyer» de Ben Yahmed s’accélère contre Kpatindé.

Le dossier «Côte d’Ivoire». C’est que le patron de JAI en veut déjà à son plus célèbre journaliste subsaharien. Dans son système, en principe, les journalistes jouent à la fois leur rôle et celui de «commerciaux», si l’on veut être «politiquement corrects» – mais plus précisément de «porteurs de valises» entre les palais d’Afrique et la rue d’Auteuil, à Paris. Ainsi, François Soudan, le directeur de la rédaction, a son «champ de mission» extrêmement fertile : le Cameroun, le Togo et la Mauritanie. Il écrit des articles particulièrement bienveillants pour les régimes dirigeant ces pays, surtout quand ils sont en difficulté et qu’ils doivent se justifier sur les violations des droits de l’homme ou de la liberté de la presse, noue des relations spéciales avec les chefs d’Etat, négocie des publi-reportages sous toutes leurs formes, des contrats de conseil de divers ordres, et est gratifié, ainsi que son journal, de diverses façons… C’est ce schéma qui est proposé à Kpatindé, quand on lui propose 5% sur les marchés qu’il ramène. C’est que, entre autres choses, «B.B.Y», après avoir misé à fond sur Alassane Ouattara – qui est un des actionnaires de son groupe – veut se rabibocher avec le pouvoir d’Abidjan depuis un certain temps, pour que le «robinet» s’ouvre à nouveau. Francis Kpatindé va en Côte d’Ivoire, fréquente les différents camps politiques, a de bonnes relations avec la «galaxie Gbagbo»… mais se contente d’être journaliste. Or, BBY veut «jouer la carte Gbagbo», conjointement bien entendu avec celle d’ADO, son ami, son préféré. Il dessaisit donc du dossier Kpatindé, pourtant apprécié du lectorat ivoirien et bien renseigné. Il envoie son «petit», le jeune journaliste sénégalais Cheikh Yérim Seck en mission commandée à Abidjan, pour percer le mystère de l’entourage de Gbagbo – tout en se gardant d’éprouver de la sympathie pour un système qui reste «ennemi», bien que financièrement nécessaire – et obtenir des contrats ainsi, que, cerise sur le gâteau, une invitation de Béchir Ben Yahmed à Abidjan, qui scellerait une «réconciliation» très intéressée. Nous publions également en exclusivité un rapport de mission du jeune journaliste sénégalais qui, s’il se tait sur ce qui «s’écrit difficilement» (l’argent), évoque avec un certain cynisme ses méthodes d’infiltration, notamment auprès de Charles Blé Goudé, dont il a réussi à devenir l’ami – si on y ajoute des guillemets, bien entendu… Incursion dans un univers aux mœurs particulières !

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Lettre de démission de Francis Kpatindé
Francis Kpatindé Le Blanc Mesnil, le 4 janvier 2005
Le Blanc Mesnil
A
Monsieur Béchir Ben Yahmed
Président Directeur Général
Groupe Jeune Afrique
57 bis, rue d’Auteuil
75016 Paris


Objet : Mon départ du Groupe Jeune Afrique.

Monsieur,

Je viens, par la présente, officialiser la lettre que je vous ai fait remettre en mains propres le 3 janvier et vous fournir plus d’explications sur les conditions de mon départ du Groupe Jeune Afrique.

Cela fait bientôt 19 ans que je travaille dans votre entreprise. Je l’ai quittée à plusieurs reprises pour des emplois à l’ONU, à Port-au-Prince, à Johannesburg, puis à Genève, où j’étais porte-parole du Haut commissaire des Nations unies pour les réfugiés, Sadako Ogata. Lorsque j’étais à ce dernier poste, vous m’avez demandé avec insistance de revenir à Jeune Afrique. J’ai accepté la proposition en dépit de la perte qu’une telle décision entraînait pour moi au plan salarial. Je gagnais quelque 40 000 FF net d’impôts. Vous m’avez demandé quelles étaient mes prétentions salariales. «Donnez-moi ce que vous voulez», vous ai-je répondu dans le secret de votre bureau. C’est donc vous-même qui avez fixé mon salaire. En 19 ans de présence à Jeune Afrique, vous ne trouverez dans vos archives nulle trace d’une demande d’augmentation de salaire portant ma signature.

Vous m’avez repris avec mon ancienneté. Modestement, j’ai apporté mes connaissances, y compris celles que j’ai acquises dans le système onusien, ainsi que ma sensibilité au Groupe Jeune Afrique. Ma présence et mon travail ont, sans doute, contribué à préserver une touche africaine (l’Afrique, toutes zones confondues) à un journal qui, de l’avis général, louvoie et se fourvoie depuis quelques années loin de ce continent.

Quelle n’a été ma surprise lorsque vous m’avez brutalement informé par courrier, le 3 janvier, que j’étais «libéré» de ma collaboration à la rubrique éditoriale quinzomadaire Post-Scriptum, que j’assurais avec plaisir depuis 7 ans en tandem et en alternance avec Fouad Laroui, un (excellent) collaborateur extérieur ! Cette mesure s’apparente, ni plus ni moins, à une censure et à une volonté manifeste de faire taire un journaliste qui n’a pas la même sensibilité que vous sur l’Afrique et ne partage pas obligatoirement vos analyses sur les affaires de ce monde.

Si vous aviez un tant soit peu de respect pour moi et, surtout, pour les lecteurs, nombreux à témoigner de l’intérêt à Post-Scriptum comme le prouve le courrier, abondant ces dernières années, vous auriez dû en débattre avec moi, avant de m’adresser, en fin de journée, une lettre à laquelle je me suis empressé de répondre.

Votre lettre de cachet, destinée à me faire taire, intervient après une série de mesures tout aussi vexatoires me visant et qui s’apparentent à un véritable harcèlement. Depuis avril 2004, vous m’avez envoyé des notes pour le moins étonnantes. Elles portent, non pas sur la qualité de mon travail ni sur ma « production » quantitative - votre baromètre - mais, selon votre humeur du moment, sur « mon tonus » ou sur « ma performance ». De fait, vous n’avez rien de substantiel à me reprocher au plan professionnel. Ma production journalistique, comme en témoignent les tableaux statistiques que vous faites établir tous les mois, est bonne, sinon la meilleure du journal. Je caracole en tête des confidentiels, qui ne sont tirés ni du Wall Street Journal ou du Financial Times, ni de discussions salonnardes sur la place de Paris. Et, rien qu’au cours des 4 premiers mois de 2004, j’ai assuré 4 sujets de cover sur 16. Je m’étonne donc que vous mettiez en avant l’absence supposée de « tonus », alors que les critères que vous avez vous-même établis sont remplis.

Comment expliquer, dans ces conditions, le véritable harcèlement dont je fais l’objet depuis 9 mois ? A mon refus, constant, de porter, comme d’autres, une double casquette de journaliste et de commercial ? Laissez-moi vous rappeler une de vos correspondances dans laquelle vous me proposiez 5% de commission si, au cours de mes voyages, je vous ramenais des contrats commerciaux et des actionnaires. Je peux également citer ces étranges correspondances, auxquelles je n’ai jamais donné suite, d’une responsable de l’entreprise me demandant de lui « faire parvenir des listes de prospects pour l’actionnariat et l’abonnement patrimoine ». J’ai, bien entendu, les moyens de prouver ce que j’avance. Et plus encore.

Votre ire s’est accrue, en novembre dernier, après ma réaction, en conférence de rédaction, contre les propos racistes – à l’égard des Africains – de l’un de vos collaborateurs. Au lieu de m’apporter votre soutien, comme beaucoup d’autres collègues, vous avez semblé prendre le parti de l’intéressé.

Il est évident que je ne puis accepter cette façon de faire et le harcèlement continu dont je fais l’objet depuis plusieurs mois. Je me réserve donc le droit de donner une suite à ces comportements pour le moins inadmissibles au sein d’une entreprise qui tire profit, plus que de raison, de l’Afrique.

Salutations distinguées
Francis Kpatindé
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Article originellement publié le 27 janvier 2005 par Le Courrier d'Abidjan. Article reproduit, modifié, remis à jour et/ou republié sur le site du BDP le 12 Février 2005.

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Bio de Théophile Kouamouo: PSource et pour en savoir plus www.lecourrierdabidjan.info.
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