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Fric-frac dans un palace.
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(Jeune Afrique, 18/02/2002 No. 2145) - Le chef de la diplomatie gabonaise s'est vu soulager, à Paris, de plusieurs millions de francs CFA. Voici comment.
Par FRANCIS KPATINDÉ
Il est 19 h 30, ce jeudi 7 février 2002, lorsque Jean Ping quitte sa suite de l'hôtel Meurice, à Paris, pour se rendre à un « rendez-vous professionnel ». Le ministre gabonais des Affaires étrangères, de la Coopération et de la Francophonie doit prendre part le lendemain, aux côtés du président Omar Bongo, et à l'invitation de Jacques Chirac, au sommet sur le Nouveau Partenariat pour le développement de l'Afrique (Nepad). À peine s'est-il engouffré dans sa Mercedes qu'un homme se dirige vers l'ascenseur du palace parisien. Il ralentit, se décide brusquement à emprunter les escaliers qui mènent aux étages. Au cinquième, il tourne à gauche et s'arrête devant la suite 506, celle qu'occupe Jean Ping. Il fait mine de fouiller dans sa poche, se tourne vers une femme de ménage affairée dans le couloir : « Madame, j'ai oublié ma clef à l'intérieur de ma chambre. Pourriez-vous m'aider ? »
Sans discuter, la femme de ménage ouvre la porte et s'efface devant un visiteur qu'elle prend, de toute évidence, pour l'occupant des lieux. L'individu - un Noir de forte corpulence et au port élégant - prend ses aises et s'installe dans le salon, plus précisément à la table de travail de couleur verte, face à la télévision encastrée dans le mur.
« Je vais écrire le discours que je dois prononcer demain devant Chirac », explique-t-il avec un large sourire à l'employée, sur le point de s'éclipser.
Une fois seul dans la suite, l'homme décroche le téléphone, appelle la direction du Meurice et demande à se rendre dans la salle des coffres. Quelques minutes plus tard, il descend, toujours par les escaliers (il faut une clef pour emprunter l'ascenseur) au rez-de-chaussée, puis se dirige vers la salle des coffres, accompagné d'un responsable de l'hôtel :
« J'ai oublié dans ma chambre la clef du coffre, s'exclame-t-il, une fois arrivé dans le saint des saints. Puisque vous avez le double, pourriez-vous l'ouvrir ? »
Aussi étonnant que cela puisse paraître, le préposé aux coffres du Meurice s'exécute, persuadé - c'est bien connu, tous les Noirs se ressemblent - d'avoir affaire au chef de la diplomatie gabonaise.
Sans se presser, l'homme vide le contenu du coffre. Il rebrousse chemin et fait mine de retourner dans « sa » suite, avant de s'évanouir dans la nature, emportant avec lui une moisson colossale : deux grosses enveloppes de couleur kaki contenant respectivement 125 000 dollars (environ 92,1 millions de F CFA), pour la première, et 100 000 euros (65,6 millions de F CFA), pour la seconde. Ce pactole devait servir au règlement des frais d'hôtel, au shopping et aux « petits besoins » (sic) des membres de l'importante délégation qui accompagne le président gabonais à Paris. Le gentleman-cambrioleur a également emporté dans sa fuite une partie des biens personnels de Jean Ping, à savoir une sacoche noire contenant quelque 7 622 euros (5 millions de F CFA) et 15 000 dollars (11 millions de F CFA) en grosses coupures, de la petite monnaie en escudos, une montre Jaeger Lecoultre en or rose (dont la pile est usagée), une carte Fréquence Plus d'Air France, une carte Perroquet Vert d'Air Gabon, une carte American Express périmée, etc.
Il est 20 h 30, le même jour, lorsque le ministre gabonais revient au Meurice. Sur la porte de sa suite, il trouve la petite pancarte portant la mention - en anglais - Do not disturb (« Ne pas déranger »). Il s'en étonne auprès d'un employé présent à l'étage : « Elle n'y était pas tout à l'heure ! » Dans la chambre qui, visiblement, a été fouillée, flotte une drôle d'odeur. Saisi d'un sombre pressentiment, Ping téléphone à la réception et demande à descendre de toute urgence à la salle des coffres. Sur place, il doit se rendre à l'évidence : le coffre est vide. « Je ne comprends vraiment pas ce qui a pu arriver, confie-t-il. Normalement, lorsque le client n'a pas sur lui la clef, le personnel de l'hôtel exige une pièce d'identité et lui demande d'indiquer, sans entrer dans le détail, le contenu du coffre. Dans notre cas, cette double précaution n'a pas été prise. Pourtant, ça fait quinze ans que nous venons au Meurice et nous payons toujours en argent liquide. »
La Brigade de répression du banditisme (BRB), à Paris, est aussitôt alertée. Jean Ping dépose une plainte contre X pour vol sans effraction et sans violence. Restent les questions, nombreuses. Comment un cambrioleur a-t-il pu opérer avec une telle facilité dans l'un des palaces les plus réputés de Paris ? Pourquoi les employés ont-ils, avec une légèreté déconcertante, ouvert la suite ministérielle et le coffre-fort à un inconnu ? Comment ont-ils pu se méprendre à ce point sur la physionomie d'un « client de quinze ans » ? Comment l'intrus savait-il que Jean Ping avait déposé de l'argent au coffre ? Approchée à plusieurs reprises, le 12 février, la direction du Meurice n'a pas souhaité répondre à nos questions : « Je ne suis pas autorisée à parler de cette affaire qui relève de la seule compétence du directeur général, nous a indiqué la responsable des relations publiques, Claudia Schall. Laissez votre numéro de téléphone et il vous rappellera ! » On attend toujours.
Selon nos informations, l'ordinateur central du palace parisien a « parlé ». Il a ainsi révélé aux enquêteurs de la BRB à quelle heure exacte la femme de ménage a ouvert la suite 506 au visiteur indésirable, à quel moment celui-ci en est ressorti. Mieux, à plusieurs reprises, la caméra-espion qui balaie en permanence les escaliers de l'établissement a filmé à son insu l'Arsène Lupin du Meurice. De dos et même (en plus flou) de face. C'est un homme noir, « très noir », plutôt costaud et qui a la particularité d'avoir les lèvres enflées. Un quidam qu'il est difficile, à première vue, de confondre avec le métis afroasien qu'est Jean Ping. Le cambrioleur du Meurice est, selon toute vraisemblance, un vrai professionnel, puisqu'il n'a laissé aucune empreinte sur la poignée de la porte de la suite ministérielle, ni d'ailleurs sur la table de travail ou dans le coffre-fort.
Embarrassé par la publicité faite autour de cette affaire, l'hôtel Meurice a discrètement négocié - par le truchement du nouvel ambassadeur du Gabon en France, Jean-Marie Adze - un « arrangement à l'amiable » avec ses clients fortunés. Plutôt que de rembourser l'argent volé, le directeur Michel Henrot leur propose d'ouvrir « un compte » dans son établissement, qu'ils utiliseront au gré de leurs séjours à Paris pour régler leurs prochaines notes d'hôtel. Il a reconnu par écrit sa responsabilité dans le cambriolage.
Les officiels gabonais n'en sont pas à leurs premières mésaventures dans des palaces parisiens. En juillet 2001, la suite d'Omar Bongo, au Crillon, avait reçu, à l'heure du déjeuner, la visite d'un cambrioleur - « un grand Noir » - qui, après s'être fait passer auprès des réceptionnistes pour un membre de la garde présidentielle, s'est envolé avec « quelques bricoles ». Ces dernières années, beaucoup de personnalités africaines de passage dans la capitale française ont connu la même infortune, que ce soit à leur domicile privé ou à l'hôtel. Ainsi, en marge du sommet France-Afrique au Louvre, en novembre 1998, la suite du ministre burkinabè des Affaires étrangères, Ablassé Ouédraogo, au Bristol, a été visitée par des malfaiteurs qui en sont repartis avec de l'argent liquide et des cartes de crédit. Son voisin de chambre et collègue, le ministre d'État Salif Diallo, a perdu, pour ce qui le concerne, trois costumes et des cravates.
En 2000, l'appartement parisien de l'ancien directeur du protocole d'État de Côte d'Ivoire, Georges Ouégnin, dans le 16e arrondissement, a été vidé d'une partie de ses objets de valeur, dont une collection inestimable de montres de marque. Plus récemment, les domiciles de Bruno Itoua, le « monsieur Pétrole » du Congo-Brazzaville, et d'Edgar Nguesso, le propre neveu du président congolais, ont été dévalisés. Tout comme la suite du chef de la diplomatie ivoirienne, Aboudramane Sangaré, au Plazza Athénée, non loin des célèbres Champs-Élysées...
Jeune Afrique - L'intelligent - [ 18/02/2002 ] - 2145 - - - Page 64 - 1347
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