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Gabon – Nouveau Roman: Le chant des chimpanzés (Auteur: Daniel Mengara)

Auteur/Source: · Date: 21 Oct 2008
Catégorie(s): Communiqués BDP,Culture,Publications
Le chant des chimpanzés

Le chant des chimpanzés, Par Daniel Mengara, Cliquez pour agrandir image

Le chant des chimpanzés
Daniel Mengara

Le chant des chimpanzés est le récit d’un jeune garçon de dix ans qui, caché sous un lit, voit sa mère et ses deux petites sœurs sauvagement assassinées par des soldats venus nuitamment arrêter son père. Ayant par miracle échappé aux soldats, le jeune garçon découvre dix ans plus tard que son père est toujours vivant, quoique gardé secrètement prisonnier dans les geôles du Grand Camarade Président Trebla Dranreb Ognob, un dictateur sanguinaire qui règne d’une poigne de fer sur le pays imaginaire de Bibulu depuis quarante ans. S’ensuit alors un échange épistolaire clandestin entre père et fils qui mènera peu à peu, au travers de réflexions et de questionnements philosophiques, à une prise de conscience par le jeune homme des grands maux culturels et politiques qui ruinent l’Afrique. A la fin, au moment où la tension monte pour révéler un pays dévasté par les turbulences révolutionnaires, un seul choix s’impose au peuple : le chant des chimpanzés.

Le chant des chimpanzés offre au lecteur un nouveau regard sur le continent africain. C’est un regard qui, sans ambages, décortique et illumine les errements despotiques qui, en Afrique postcoloniale, ont condamné les peuples et les nations à des misères inexplicables. C’est enfin un regard qui, au travers d’un récit violent animé par un style d’écriture brutal et subversif, accuse, condamne et se porte résolument vers l’avenir.

Daniel MengaraDaniel Mengara est né à Minvoul, petite ville du nord du Gabon. Ayant fait ses études au Gabon, en France et aux Etats-Unis, il est actuellement professeur à Montclair State University (Etats-Unis) où il enseigne les littératures africaines et antillaises de langue française. Directeur de la Society of Research on African Studies (SORAC), Daniel Mengara est aussi le leader du BDP-Gabon Nouveau, mouvement politique activiste d’opposition qui travaille à la démocratisation du Gabon. Daniel Mengara est l’auteur de La représentation des groupes sociaux chez les romanciers noirs sud-africains (L’Harmattan) Images of Africa : Stereotypes and Realities (Africa World Press, 2001) et Mema (Roman en anglais, Heinemann/African Writers Series, 2003). Le chant des chimpanzés est son premier roman de langue française.

INFORMATION ACHAT

  • Editions L’Harmattan, ISBN : 978-2-296-03524-9 – Publication octobre 2008 • 244 pages – 22 Euros
  • Alapage.com, ISBN : 978-2-296-03524-9 – Publication octobre 2008 • 244 pages – 20,90 Euros
  • Amazon.Fr, ISBN : 978-2-296-03524-9 – Publication octobre 2008 • 244 pages – 20,90 Euros


EXTRAIT 1
Ils l’ont emporté cette nuit-là. Ils l’ont surpris dans son sommeil. Ils sont venus en pleine nuit, brusquement, annoncés seulement par le bruit assourdissant de moteurs de véhicules militaires. Ils se sont arrêtés devant chez nous dans un soudain crissement de pneus pressés affrontant sans pitié le gravier sec et poussiéreux de cette ingrate période de grande saison sèche. Crissement de pneus immédiatement suivi du koup koup koup saccadé de brodequins atterrissant sauvagement sur la cour desséchée de notre vieille maison. Des ordres susurrés furtivement ; de lourds pas feutrés déployés tout autour de la maison, mais vite trahis par l’épouvante de poulaillers et de cochons dérangés dans leurs sommeils innocents. Puis, comme pour accentuer l’indicible profanation faite à la tranquillité sacrée de la nuit, le kom kom kom de poings impatients frappant bruyamment à la porte, et une voix rauque qui crie dans un fulasi approximatif — Au nom di Gran Camarat Présida dé la Répiblique, nous vous sommons d’ouvri immédiatéma cette porte !
A l’intérieur de la maison, la surprise est totale. A la tétanisante torpeur qui embrume la dizaine d’yeux encore ensommeillés s’ajoute la confusion d’un éveil trop brusque. On croit rêver, mais on se rend vite compte qu’il ne s’agit pas d’un rêve. On murmure et on se rend compte de la gravité du moment. On se met à trembler. On se met à redouter les drames à venir. La vie passée dans la semi-clandestinité défile et redéfile dans les consciences comme un effroyable film d’horreur que l’on préfèrerait ne pas re-garder, mais qui fascine tellement que l’on n’ose point s’en détourner. Un film qui est comme ces rêves bizarres où, impuissant, on se voit inexorablement mourir, juste pour se réveiller en sursaut au dernier moment, dans l’épouvante la plus totale. On a alors l’impression d’avoir échappé à une mort certaine. Mais pour combien de temps encore ?
EXTRAIT 2

« Oh, papa ! Ce n’est que maintenant que je commence à comprendre. Pendant longtemps, ta vie m’est demeurée mystère. Mes dix premières années auprès de toi furent des années de joie, des années d’innocence pendant lesquelles ta discrétion et la dextérité de la femme qui fut tienne surent nous protéger, mes sœurs et moi, des réalités de ton combat. Tu partais souvent la nuit et rentrais tard. J’entendais beaucoup chuchoter autour de toi et je voyais de nombreux pas feutrés t’approcher de nuit comme de jour, pour plus de chuchotements encore. Même quand tu accueillais clandestinement des gens chez toi, les chuchotements continuaient et je me demandais bien, à cette époque, de quoi vous parliez et pourquoi vous discutiez à voix si feutrées. Parfois, vaincu par la curiosité, je m’approchais, venais me tenir derrière ta chaise et écoutais. Les murmures qui sortaient de vos bouches ne surent jamais éclairer mon esprit. Seules quelques bribes de paroles cueillies ici et là me parvenaient : Grand Camarade, dictatureassassinat, torture, kidnappings, crime rituels, corruption, exils, fuites, manifestations, complots, blessés, répression… Des paroles qui, à l’époque, ne voulaient rien dire pour mon esprit encore vide des réalités du monde. Seuls les mots « Grand Camarade » avaient une réelle résonance dans mon esprit d’enfant. Qui, en effet, ne savait pas les mots « Grand Camarade » à Bibulu ? De gré ou de force, tout le monde dans ce pays se devait de connaître le Grand Camarade. Tout le monde se devait de le servir et tout le monde se devait de le réciter, par cœur. A l’école, aucun cours ne commençait le matin sans qu’un hommage national ne fût au préalable rendu au Grand Camarade Trebla Dranreb Ognob, l’homme qui avait sauvé notre pays Bibulu de l’obscurantisme et rénové les citoyens déchus que nous étions. C’est du moins ce qu’il affirmait sans cesse lui-même dans un discours radiophonique diffusé tous les matins pour, dès le réveil, enseigner aux uns et aux autres l’insondable et titanesque philosophie née de ses incomparables pensées.
« – L’argent acquis malhonnêtement est un venin, ne cessait-il de proclamer dans les radiodiffusions matinales avec lesquelles il rythmait l’éveil quotidien de la nation. Et pourtant, on vit au fil des années les comptes personnels du Grand Camarade gonfler rapidement dans les banques nationales et internationales dans lesquelles il amassait son pactole, sans que personne ne sût expliquer de manière rationnelle la source d’une fortune aussi colossale. Et comment l’aurait-on pu ? A Bibulu, c’était un crime de lèse-majesté que de fouiner dans les affaires personnelles du Grand Camarade. Vouloir savoir combien d’argent il gagnait chaque mois constituait une insulte contre sa personne et une atteinte à la sécurité intérieure de l’état. Aujourd’hui, père, personne ne sait toujours combien gagne mensuellement le Grand Camarade et beaucoup ont tout simplement fini par conclure que le salaire du Grand Camarade, c’est la caisse de l’état, dans laquelle il se sert directement pour satisfaire ses lubies et celles de son innombrable progéniture. De nombreuses rumeurs ont circulé récemment qui racontent comment le Grand Camarade a acquis une partie de son immense fortune. Les mauvaises langues qui lui en veulent ont fait courir le bruit selon lequel le Grand Camarade, au cours des quarante dernières années, se serait comporté en véritable pirate détrousseur de petits Blancs. Quand, par exemple, des Blancs arrivaient à Bibulu pour y faire des affaires, le Grand Camarade les faisait séquestrer pendant deux heures dans son bureau et, sans autre forme de procès, leur demandait son péti cado.
« – Alors, ti m’as apporté mon péti cado, hein, lé péti Blanc ? demandait-il toujours avec un sourire bête à ses invités forcés. Quand, surpris, le « péti Blanc » hésitait, le Grand Camarade le menaçait immédiatement de prison pour atteinte à la sécurité de l’état. Le « péti Blanc » était alors obligé de « donner » son « petit cadeau » en faisant virer séance tenante de l’argent dans un des multiples comptes suisses du Grand Camarade. Il sortait alors du bureau de « ce fou » en courant, trop heureux qu’il était de retrouver sa liberté. Certains des « pétis Blancs » ainsi traumatisés retournaient immédiatement dans leur pays, jurant sur la tombe de leur mère de ne plus jamais remettre pied en terre nègre. Mais d’autres « pétis Blancs » se montraient plus téméraires et, surtout, plus réalistes. Ils comprenaient, eux, que la seule manière de pouvoir profiter des immenses richesses de Bibulu consistait à satisfaire aux lubies du Grand Camarade, même si, au départ, le contact avec lui se faisait de manière quelque peu inhabituelle. C’est ainsi que, de bouche à oreille, les « pétis Blancs » « réalistes » du monde se communiquèrent les manies du Grand Camarade Président. Dès lors, ils ne se hasardèrent plus à venir à Elliverbil, capitale de Bibulu, sans préparer à l’avance lé péti cado di Gran Camarat

EXTRAIT 3
” Bibulu se meurt, papa, et ce tyran en est responsable. L’immoralité accable Bibulu parce que le Grand Camarade Président l’a voulu ainsi. Il a donné l’exemple et le reste du pays a suivi. As-tu vu le nombre d’enfants bâtards pondus non seulement par ses sbires, mais aussi par lui-même de par le pays, enfants souvent abandonnés à eux-mêmes et dont certains errent par monts et par vaux comme des moutons sans berger ? Ces enfants issus du mensonge et de la trahison sont aux yeux de cette nation opprimée l’insupportable fruit des ravages faits à nos sœurs, mères et tantes par le Camarade Président. Le despote a tellement affamé et appauvri ce pays qu’il a acculé notre peuple à la prostitution qui souille le corps et avilit les esprits.
” Père ! Les rumeurs qui circulent sur la manière dont le Grand Camarade s’assure de la fidélité de ses subalternes sont plus que dégoûtantes. Le bruit court en effet que pour pousser ses sbires à la soumission et à la docilité les plus absolues, le Grand Camarade aurait établi dans les mécanismes de consolidation de son pouvoir d’obscurs rituels qui obligent les ministres et autres personnalités nommés à des postes importants à lui donner leurs femmes et leurs filles en offrande. Ils doivent par ce moyen lui signifier, sans ambiguïté aucune, leur indéfectible loyauté et l’esprit de soumission qu’il attend d’eux. Et pour bien prouver au Grand Camarade qu’ils lui resteront éternellement fidèles, les impétrants sont, le jour du grand sacrifice, invités à écouter, assis dans l’antichambre annexe à la chambre des supplices, les gémissements et beuglements coïtaux du Grand Camarade arc-bouté entre les jambes bien écartées de leurs épouses ou de leurs filles souvent en bas âge. Ceux qui ont connaissance de ces rituels disent qu’il arrive même que le Grand Camarade exige que mères et filles lui soient offertes en même temps et que les bénéficiaires de nominations assistent en personne au spectacle des infâmes orgies incestueuses. C’est ainsi que, assis sur un canapé judicieusement placé à côté du lit sacrificiel, ils subissent sans broncher l’humiliation de voir leurs femmes et leurs filles possédées et sodomisées sous leurs propres yeux par le Grand Camarade. Selon la rumeur, des familles entières seraient devenues la proie de ces pactes sataniques.
EXTRAIT 4

” Père ! Le Colonel Medang, à cet instant de son récit, fit une pause. Son regard se promena quelques secondes dans l’inconnu. Pendant ces quelques secondes d’arrêt, je lus dans ses yeux des choses terribles qui me donnèrent le frisson. Ses yeux s’humectèrent de larmes vite séchées par la chaleur de midi. Je me rendis alors compte que l’histoire de la mort du président Mbana avait laissé en lui tout comme en les citoyens de cette nation traumatisée des séquelles durables qui n’avaient pas encore fini de s’estomper. Se ressaisissant, il reprit un récit qui avait fini par me fasciner au plus haut point.
” Un soir, continua le Colonel la gorge serrée, alors que les médecins du président Mbana prévoyaient déjà que leur illustre patient ne finirait pas la nuit vivant, une soudaine commotion se fit entendre dans sa suite hospitalière. Monsieur le Chef de cabinet avait apparemment entrepris de faire sortir tout le monde de la chambre présidentielle, déclarant à qui voulait l’entendre que le Président lui avait murmuré à l’oreille qu’il voulait lui parler seul. Tout le monde enfin évacué, Ognob s’y enferma avec le président. Il en ressortit une heure plus tard, les larmes aux yeux.
” — Il est parti, avait-il annoncé en se jetant aussitôt par terre. Il se mit à gigoter comme un ver, se roulant comme un forcené sur le ciment rugueux de ce couloir d’hôpital soudain devenu maléfique. Il se mit tantôt à geindre, tantôt à aboyer des choses inintelligibles, s’arrachant les cheveux à la manière sauvage des femmes de chez nous au moment de pleurer la mort suspecte d’un époux. On dut le maîtriser et l’asseoir manu militari sur une chaise. Puis, pour tempérer son agitation, on lui offrit un verre d’eau fraîche qui le calma quelque peu. Après qu’il eut retrouvé ses esprits, Ognob trouva braqués sur lui les yeux de la dizaine de membres de la classe politique bibulienne qui avait fait le voyage sur Paris pour assister aux derniers moments de Léonard Mbana. Parmi eux se trouvaient non seulement le Colonel Medang, mais aussi le président de l’Assemblée nationale, l’homme que tout le monde pressentait comme l’hériter naturel du trône présidentiel de Bibulu. ” Qu’a dit le Président ? ” demandèrent à l’unisson les voix serrées des personnalités qui l’entouraient. Ognob, sortant soudain de sa détresse, jeta sur eux un regard qui leur glaça le sang, avant de déclarer :
” — Le président Mbana, avant d’expirer — que Dieu ait son âme — m’a fait l’honneur de me nommer vice-président de la République. Et comme il est mort — que Dieu le tout-puissant garde bien son âme — la constitution, telle que nouvellement modifiée, et la suprême responsabilité qui en découle, me commandent, comme il se doit en ce moment solennel, d’accepter, et j’accepte, immédiatement, le poste et la fonction de nouveau président de la République de Bibulu.
« Père ! Ognob aurait, selon le Colonel Medang, dit ces mots exactement de cette manière, dans un fulasi impeccable et sans faute qui tranchait brutalement avec le charabia embrouillé que l’on avait pris l’habitude d’entendre sortir de sa bouche. C’était comme si Monsieur le Chef de cabinet, avec l’aide d’un ami blanc, avait par anticipation pris le temps de soigneusement préparer ce petit discours solennel, et ceci en connaissance de cause !


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