La nomination d'Emile Doumba au poste de Ministre des finances en janvier dernier est probablement l'une des rares bonnes décisions que l'on ait jamais vu prendre le régime Bongo. C'est que la classe politique gabonaise et ceux qui observent le Gabon de l'étranger se disent que, pour une fois au Gabon, l'homme qu'il faut a été nommé à la place qu'il faut. C'est ainsi que dans sa livraison No 2000-2001 du 11 au 24 mai 1999 (pp. 68-71), Jeune Afrique présente élogieusement ce "Joker de Bongo" au monde entier comme une personnalité dont les qualités austères et les compétences seraient pour le pays comme le dernier rempart contre la chute libre déjà bien avancée du Gabon vers la banqueroute inévitable. Au Gabon même, Emile Doumba projette l'image d'un homme intègre qui, de par sa nouveauté et ses compétences, rassure bon nombre de Gabonais.De motivation pour sa nouvelle vocation de réformateur des finances de l'état gabonais, Emile Doumba ne semble point manquer. En effet, le nouveau grand argentier du Gabon n'a pas attendu le déluge de Noah pour marquer de son sceau réformateur le ministère qu'il occupe depuis seulement 6 mois. A son bilan, deux initiatives majeures:
1) un audit toujours en cours des finances publiques qui a permis et devrait, si poursuivi, continuer de délimiter les zones d'ombre qui nuisent à la bonne gestion des fonds publics. Déjà, Emile Doumba s'était distingué le 17 avril dernier en faisant dévoiler dans l'Union—cas unique dans l'histoire du Gabon pour son ampleur—une loi des finances rectificatives qui, publiquement et sans complaisance, permit aux Gabonais de se faire une idée plus précise de l'état des finances publiques: les besoins de dépense de l'État, apprit-on ce jour-là, s'élevaient à un énorme 1492 milliards de F CFA, alors que les recettes budgétaires réelles ou anticipées ne constituaient qu'un maigre 550 milliards. Evidemment, comme avec tout ce qui se passe au Gabon, la soudaine transparence de Doumba ne devraient pas conduire le pays à la naïveté. Ce geste semble avoir été accompli plus pour les beaux yeux des banques internationales et gouvernements étrangers qui scrutent le Gabon que pour ceux des Gabonais.
2) la chasse aux quelques 10.000 fonctionnaires fantômes sur les 40.000 "officiellement" recensés qui hantent actuellement les finances de l'état gabonais et qui en alourdissent sérieusement l'ardoise des dépenses. Evidemment, sans la pression et le travail de cadrage des syndicats, une telle initiative n'aurait probablement jamais été prise. De plus, à la date du 6 mai, seulement 350 bons de caisse suspects avaient été répérés (L'Union, 6 mai 1999). C'est peu, et très lent comme avancée, surtout si l'on considère qu'il y a encore près de 9650 agents "fantômes" à dénicher.
Ces deux initiatives majeurs—qui sont pratiquement les seules engagées jusqu'à présent-- constitueraient donc déjà le premier acte mitigé d'une représentation théâtre d'avance vouée à l'échec puisqu'on en connaît le piètre metteur en scène: Omar Bongo. Certes, Emile Doumba fait figure d'homme capable de réussir le pari de la réforme. Mais cela ne serait possible qu'au sein d'un gouvernement qui lui en donnerait les moyens. Malheureusement pour lui, le Gabon étant toujours ce bon vieux Gabon de depuis 1967, et Bongo étant resté l'Albert que nous connaissons depuis 1967, la question qui s'impose est simple et directe: Emile Doumba pourra-t-il réussir sa réforme des finances de l'état avec Bongo et Ntoutoume comme patrons?
La réponse à cette question est, elle-aussi, simple et directe: NON, EMILE DOUMBA, MALGRE SA BONNE VOLONTE ET LES QUALITES DE BON GESTIONNAIRE QUI LUI SONT RECONNUES, NE REUSSIRA PAS.
Pourquoi?
1) Parce que le Minsitère des finances n'est qu'un organe de l'état parmi tant d'autres. L'état doit être compris comme un organisme humain. Si le corps d'un patient est léprosé, l'on ne peut s'attacher à n'en guérir que les doigts sans s'occuper du mal dans son entièreté. Tout succès des réformes particulières engagées doit donc d'abord forcément passer par une réforme préalable de l'état. Sans une réforme de l'état dans son entièreté, tout acte d'assainissement des finances publiques est voué à l'échec car il constituerait tout simplement un acte de sanitation isolé, véritable goutte d'eau qui se diluerait automatiquement dans la marre nauséabonde d'un état pourri de haut en bas par 32 années de malversations éhontées.
Qu'implique une réforme de l'état? Elle suppose l'établissement de règles du jeu claires et sans ambiguïté. Ces règles du jeu sont celles qui, sur le plan des institutions, doivent passer par l'établissement d'un véritable état de droit non encore existant dans le Gabon d'aujourd'hui. Or, quand on sait que l'état de droit ne peut naître que dans un contexte d'état démocratique, alors on se rend compte que ce n'est pas demain que des réformes dignes de ce nom se feront dans le Gabon de Bongo.
Le rôle qu'un état démocratique joue dans l'établissement d'un état de droit n'est plus à démontrer. Parce que l'état démocratique garantit l'alternance politique, il permet la transformation de la mentalité politique de ses leaders qui doivent, s'ils veulent continuer à diriger le pays, faire montre de compétence et de vision. Les leaders sans compétence et sans vision sont ainsi triés et rejetés par le peuple à chaque consultation électorale car l'état démocratique garantit une telle possibilité. En même temps, un tel état, qui ne pardonne pas la médiocrité, assure l'émergence dans le pays d'une classe de dirigeants qui auraient à coeur de travailler pour le bien de tous et qui savent que tout écart de conduite pourrait mener non seulement à leur révocation par les mécanismes institutionnels ou démocratiques qui existent, mais aussi leur questionnement par la justice en cas de suspicion légale. L'état démocratique se lit ainsi comme cet état qui, tout en garantissant la révocation de ses dirigeants, s'assure aussi, au travers de l'état de droit qu'il impose, que ces mêmes dirigeants soient, comme tous les autres citoyens, soumis aux rigueurs de la justice s'ils se retrouvaient impliqués dans des actes illicites. Un bon exemple de ce type d'état est indubitablement l'Amérique où la justice serait capable de mettre en prison son président si celui-ci manquait de déclarer UN SEUL DOLLAR de revenu sur sa feuille d'impôts.
Ce que l'on voit donc au Gabon actuellement, c'est beaucoup de discours sur les actes ISOLES d'Emile Doumba dans un état de NON-ETAT qui, de par sa lourdeur, interdit justement le succès des réformes envisagées. En d'autres termes, la réforme des finances publiques de Doumba ne pourra réussir que si les règles du jeu qui doivent régir le fonctionnement GLOBAL de l'état sont fixées au préalable. Une telle réforme impliquerait donc des mesures telles:
-- une révision immédiate de la constitution qui garantirait non seulement l'alternance politique, mais aussi la séparation effective des pouvoirs exécutifs, judiciaires et législatifs. Une telle révision réduirait ainsi assez profondément les pouvoirs du président de la république actuel et de tout futur président, tout en donnant plus de poids au parlement et au judiciaire.
-- d'une telle révision découlerait donc la possibilité immédiate d'enquêtes judiciaires dont le but serait de mettre un terme, et au besoin, de punir par la prison, les amendes ou les saisines, les exactions commises par ceux qui dirigent l'état gabonais depuis 32 ans et par ceux qui les remplaceront. Elle pourrait aussi aboutir à la reconnaissance de l'inconstitutionalité du régime actuel et à de nouvelles élections indépendamment conduites.
En gros donc, toute réforme de l'état actuel par le biais d'un état démocratique devrait pouvoir mener à l'établissement d'un état de droit qui, si le pays le jude nécessaire, devrait être capable de traduire Bongo en justice dans le cadre d'une enquête routinière et d'aboutir, le cas échéant à une condamnation. En d'autres termes, tant que le système judiciaire ou législatif gabonais ne pourra traduire ses dirigeants en justice, on ne pourra parler d'état de droit au Gabon. Par conséquent, toute réforme de l'état Bongo par lui-même ne verra jamais le jour. L'action louable d'Emile Doumba est donc vouée à l'échec car pour le moment, il est en train de mettre la charrue avant les boeufs et, dans un tel contexte, les boeufs finissent toujours par se casser les pattes dans la charrue qui leur barre le chemin.
2) Doumba échouera également parce qu'il fonctionne actuellement dans un système fossilisé. La corruption du système Bongo ayant atteint les limites du supportable, la plupart des dirigeants--Bongo lui-même en tête—étant impliqués dans des malversations innommables, l'incompétence due au favoritisme et au clientélisme ayant atteint son paroxysme, et les vieilles habitudes de gestion, de dépenses et de fonctionnement étant devenues une seconde nature dans le régime actuel, le travail isolé que pourrait faire Emile Doumba ne vaudra pas un rond face à l'ampleur du mal Bongo.
Déjà les actes posés par Doumba révèlent l'inutilité désormais avérée de toute réforme du système bongolien. Prenons par exemple les fonctionnaires "fantômes" qui ont fait et font encore jaser le Gabon. Que pèseront, dans la balance des réformes financières, les petits et minables salaires que les 10.000 fonctionnaires fantômes sont supposés toucher? Sans doute des miettes comparés aux milliards (30 millions de CFA en moyenne par membre selon Lemboumba Lepandou, ancien Ministre des finances de Bongo) que touchent les actuels ministres et que continuent de toucher les anciens ministres et cadres à qui Bongo n'a jamais arrêté de payer les salaires parce qu'il ne voulait pas se les aliéner (peur des coups d'état oblige). En plus, les divers réseaux de soutien imbriqués et inextricables qui gravitent et se nourrissent de la présence de Bongo constituent encore aujourd'hui des sangsues si avides qu'elles amplifient le gouffre financier qui continue de vider les caisses de l'état sans que personne, pas même l'impuissant Doumba, ne puisse en stopper l'hémorragie.
Ainsi, dans le contexte actuel qui demande que des sacrifices soient faits par tout le monde, la seule chose crédible à laquelle auraient dû se livrer Doumba et le régime Bongo pour prouver leur sérieux aux Gabonais était, en plus de la chasse aux "fantômes", de:
1) Réformer totalement la grille des salaires. Cette réforme voudrait donc que tous ceux qui touchent des salaires au dessus de 3 millions de CFA soient ramenés à un seuil proportionnel qui permettrait à l'état dégager des économies. Par exemple, si un ministre gagne 30 millions par mois en moyenne, cette moyenne doit être ramenée à 4 millions de CFA. Ainsi, le salaire maximal d'un ministre ne dépasserait jamais 4 millions de CFA par mois, tandis que le salaire du président serait fixé à 5 millions de CFA au grand maximum. Il s'agirait par la suite de tout simplement ajuster le reste des salaires au-dessus de 3 millions pour proportionnellement les ramener à la limite des 3 ou 2 millions de F CFA.
2) Eliminer toutes les autres dépenses annexes qui ruinent l'état. Ainsi, par exemple, tout agent de l'état qui a droit à un véhicule, qu'il soit ministre ou pas, n'obtiendrait plus qu'une seule voiture de FONCTION. Chacun serait alors responsable soit de conduire soi-même sa propre voiture, soit de payer un chauffeur de sa propre poche. De surcroit, toute utilisation privée (commerciale ou autre) des véhicules de fonction devrait être sévèrement punie. La règle générale devrait également vouloir que tout véhicule de fonction soit remis, en bonne et due forme, à l'état dès lors que l'on n'occupe plus la fonction idoine. En appliquant immédiatement de telles mesures, l'état pourrait rassembler des sommes considérables en récupérant tout le surplus de voitures de fonction qui resterait et les revendre aux enchères publiques afin de regarnir ses caisses. D'autres secteurs de dépenses à maîtriser seraient les billets d'avion trop souvent offert gratuitement aux membres du gouvernement et à leurs familles. Ainsi, chaque membre du gouvernement ou de l'administration devrait payer son propre billet quand il entreprend un voyage privé.
3) Lancer une guerre tous azimuts contre le fléau de la corruption qui fait du Gabon l'un des pays les plus corrompus du monde. Ainsi, du policier qui soutire illégalement de l'argent à un taximan équato-guinéen à Mont-Bouet au chef de l'état lui-même lorsqu'il corrompt ou se fait corrompre, toute personne fautive devrait pouvoir être soumise à l'examen de la justice.
4) Réduire, de manière draconnienne, les personnels administratifs redondants qui ont souvent été mis en place de manière fantaisiste par les diverses administrations. Ainsi, en gardant un personnel administratif réduit au stricte minimum, l'état serait à même de focntionner plus efficacement tout en réalisant des économies substancielles.
5) Réduire de manière draconnienne, c'est-à-dire de moitié, le nombre de parlementaires (au Sénat comme à l'Assemblée nationale). Réduire également de moitié le gouvernement afin d'en assurer l'efficacité technique, tout en réalisant des économies sur les salaires faramineux qui leur sont actuellement payés.
On ne peut évidemment faire toute la politique du gouvernement à sa place ici, mais il n'en demeure pas moins qu'aujourd'hui les besoins du Gabon semblent s'opposer foncièrement à ceux du système Bongo. Les besoins du Gabon se définissent aujourd'hui par la nécessité d'un changement au travers de réformes immédiates, tandis que ceux du système Bongo se résument à un combat égoïste pour une survie qui ne recule devant rien pour maintenir le système corrompu actuel en place, en dépit des aberrations commises au niveau de la gestion de la chose publique.
Emile Doumba, qui a pratiquement volé la vedette à Ntoutoume Emane—on croirait en effet que Doumba est le vrai premier ministre du Gabon en ce moment—est donc voué à un échec certain. A ce titre, l'on peut déjà faire un constat qui va dans le sens d'un fiasco cuisant. En effet, selon Misamu,
Les réformes que tentent d’entreprendre l’actuel patron du département de l’Economie et des Finances et sur lesquelles beaucoup ont glosé commencent à montrer leurs limites. Les quelques remplacements faits obéissent à la logique du partage ethnique du pouvoir. L’organigramme reste le même, avec une pléthore de conseillers en tous genres, de secrétaires particulières, d’agents de sécurité et de chauffeurs particuliers. Tous ceux qui ont cru à une éventuelle réduction du train de vie de l’Etat en ont eu pour leurs comptes. Ne dit-on pas que «la charité bien ordonnée commence par soi-même» ? Les grosses cylindrées immatriculées 151 continuent à sillonner de jour comme de nuit les rues, ruelles et autres sentiers boueux de Libreville, quand elles ne font pas le transport clandestin sur la route de Kango (F. Bounda, Misamu, 31 mai 1999).
Ce que ce commentaire de F. Bounda démontre c'est que les veilles habitudes du système bongolien ne tardent jamais à phagocyter les meilleurs d'entre-nous dès lors que l'on décide de s'y allier. Doumba est certes un Gabonais dont les compétences correspondent en effet à un idéal que l'on n'a plus jamais vu dans le système Bongo depuis belle lurette. Cependant, tout comme tous les compatriotes chargés de bonnes intentions qui se seront associés au système Bongo dans l'espoir de le changer, Doumba devra très bientôt se rendre à l'évidence: au Gabon, personne ne change le système Bongo. C'est toujours, au contraire, le système Bongo qui vous change. Doumba ne manquera donc point de finir là où de nombreux autres ont fini avant lui: dans les poubelles de l'histoire gabonaise. Dans ces poubelles-là, il ne sera qu'un bongoïste corrompu et pourri parmi tant d'autres.
Dr. Daniel Mengara
Coordinateur, BDP-Gabon Nouveau.