LE BARBECUE A LIBREVILLE, OU LE CHARBON
DE BOIS COMME SOUS-PRODUIT INDUSTRIEL
Grâce à son architecture moderne, son parc automobile impressionnant, ses routes comparativement bien entretenues pour la
région, son électricité et son approvisionnement en eau, Libreville semble plus proche des villes développées du Nord que de
son hinterland rural proche Ses résidents sont équipés en GSM et autres objets de consommation ostensibles. L'alimentation de
rue, cependant, reste un élément typiquement africain dans ce paysage urbain de style occidental. Comme partout ailleurs dans
la région, l'alimentation de rue constitue la norme culturelle et une nécessité de subsistance dans cette ville la plus riche du
Bassin du Congo. Du matin au soir, les Librevillois peuvent se procurer des aliments cuits au barbecue. Ceux-ci sont frits ou
grillés sur des réchauds à charbon constitués de vieilles jantes ou à partir de débris de métal recyclé. Le charbon lui-même
provient des chutes des scieries industrielles, ce qui est particulièrement intéressant en matière de conservation et de gestion des
ressources.
Les braises sont allumées à l'aube pour la préparation des beignets et, au cours de la journée, les poissons, ailes de poulet ou
de dinde, pommes de terre et taro y sont ensuite frits. Ce type d'alimentation est disponible près des marchés, des écoles ou
des hôpitaux et le long des artères principales de la ville. Il est vendu principalement par des femmes sénégalaises et maliennes.
Les prix sont comparativement bas et s'adressent aux étudiants et à la classe ouvrière dont les horaires s'étalent de 7h30 à midi
et de 14h30 à 17h30. Vu les problèmes de circulation et de transport dans cette ville embouteillée, se nourrir dans la rue
pendant la pause de midi est une solution pratique et peu coûteuse.
L'alimentation de rue se modifie à l'heure du dîner. Les femmes camerounaises remplacent alors celles d'Afrique de l'Ouest et
au lieu de frire leurs aliments comme les précédentes, elles les grillent : il s'agit essentiellement de poisson pêché sur les côtes de
Libreville par les pêcheurs Ouest-africains. La clientèle est plus aisée. Alors que les fonctionnaires ont tendance à ne pas
manger dans la rue à l'heure du midi car ils peuvent se permettre de manger dans des restaurants ou prendre le temps de rentrer
chez eux, le soir, par contre, ils se rassemblent, surtout le week-end, le long du Boulevard Jean-Paul II, à Lalala ou Akébé et
s'installent dans des constructions de fortune pour consommer leur poisson grillé qui est généralement accompagné de riz.
Libreville, avec presque 500 000 habitants, se distingue des autres grandes villes de la région par les techniques de cuisson
parce qu'approximativement 75% des ménages possèdent des cuisinières à gaz (Bissielo, 1998). Cependant, pour diverses
raisons culturelles et financières, les ménagères ont aussi recours aux énergies traditionnelles, essentiellement le bois de chauffe,
ici aussi souvent le week-end quand elles disposent de plus de temps ou selon le type de repas qui est préparé. La cuisine au
charbon n'est pas une tradition au sein des groupes ethniques gabonais. L'utilisation très courante des cuisinières à gaz à
Libreville contraste fortement avec celle dans toutes les autres capitales d'Afrique centrale, notamment Kinshasa, où seule une
très petite minorité de familles a accès à un équipement moderne de cuisson et où ceux qui en bénéficient utilisent l'électricité et
non pas le gaz. Pour ces villes, la conséquence de cet important recours au bois de chauffe est la création d'une auréole
périurbaine de parfois plusieurs centaines de kilomètres car les gens doivent abattre des arbres à défaut d'autres options. Cette
situation, d'une part, est due à une pauvreté généralisée, et d'autre part, à l'investissement mineur et mal orienté de l'Etat dans
ce secteur.
La demande de charbon à Libreville émane donc en grande partie des vendeuses de rue et, malgré le taux rapide de la
croissance annuelle de la population de la ville (8%), les gens n'abattent des arbres que rarement pour faire du charbon de bois.
La dégradation de la forêt dans la Province de l'Estuaire où est situé Libreville, était, à l'origine, causée par l'exploitation
forestière industrielle qui remonte aux années 1880. Elle résulte aujourd'hui de l'essartage pour l'agriculture.
Le village d'Essassa, situé entre la capitale gabonaise et Ntoum, produit une grande partie du charbon nécessaire à ces
vendeuses de rue. Les femmes Fang de Makoku s'y installèrent à la fermeture de la scierie d'Okala. Okala est le village sis au
sein de la Réserve de Mondah où les activités de production de charbon se développèrent dès la fin des années 1970 pour
satisfaire les habitudes alimentaires des travailleurs immigr%9s de l'Afrique de l'Ouest. Alors, Libreville comptait près de 200 000
habitants. A l'époque, la fabrication du charbon de bois était assez artisanale : les chutes étaient simplement empilées et brûlées,
induisant une perte considérable de calories. Par la suite, Essassa devint une destination évidente parce qu'une autre scierie s'y
trouvait : la SOMIVAB qui produit du bois d'oeuvre et des traverses pour le Chemin de Fer Transgabonais, un défi
technologique et financier qui coûta la somme controversée de 24 milliards de francs français.
La production de charbon à Essassa a été restructurée et est en plein essor ces dernières années. Ce qui était auparavant un
secteur réservé aux femmes (elles contrôlaient la chaîne entière depuis la production jusqu'à la commercialisation) est
aujourd'hui mixte. Les hommes de l'Afrique de l'Ouest fournissent une force musculaire plus grande pour cette activité
éprouvante et, surtout, ils ont introduit des techniques de carbonisation plus efficaces. Enterrer le bois et le couvrir de boue et
de feuilles est une technique qui épargne l'énergie et que les Africains de l'Ouest se devaient de développer dans leurs propres
pays sérieusement déforestés. Le chef du village d'Essassa est impliqué dans le commerce puisque c'est lui qui concède et loue
les terres. Les femmes gabonaises qui commercialisent le charbon sont donc devenues fort dépendantes de ces producteurs
Ouest-africains. Elles dépendent aussi en grande partie des transporteurs immigrés qui fournissent des sacs à riz pleins de
charbon au Mont Bouët qui est de loin le plus grand marché en gros et au détail. On observe de plus en plus de charbon vendu
aussi aux marchés d'Akébé et de Nkembo.
Ce secteur économique "informel" (informel seulement dans la mesure où l'Etat n'a pas encore trouvé une façon de le taxer) joue
un rôle économique, culturel et social. Economiquement, il donne une plus-value aux chutes de scierie alors qu'ailleurs ces
dernières sont toujours considérées comme des déchets. En outre, ce secteur fournit directement et indirectement des emplois.
Du point de vue culturel, le barbecue de rue est devenu un "way-of-life" urbain et permet aux Librevillois de renouer avec la
tradition et la nostalgie des goûts et des odeurs du village même s'ils ont, dans une large mesure, adopté des habitudes
alimentaires occidentales. Du point de vue social, le grill est un lieu de convivialité et de sociabilité où les gens se mêlent.
Des stratégies de gestion des ressources localement appropriées et élaborées existent bel et bien dans le Bassin du Congo, en
dépit d'attitudes largement défendues par des conservateurs et des développeurs occidentaux qui pensent le contraire. Les
populations adoptent spontanément des techniques pour couvrir leurs besoins vitaux et pour générer des revenus directement
disponibles au départ des ressources naturelles. Le charbon d'Essassa n'est qu'un exemple d'activité économique basée sur une
ressource naturelle qui n'est pas directement destructrice pour l'environnement. Les déchets de scieries sont aussi récupérés à
Owendo et fournissent la quantité massive de charbon nécessaire pour fumer le poisson à Pont Nomba et Baracuda.
Bien que handicapés par des contraintes économiques et institutionnelles à cour4 terme, les Ministres des Eaux et Forêts de la
région sont conscients de la nécessité de gérer leurs forêts de façon durable. Ils se sont en outre unanimement engagés dans la
lutte pour une transformation du bois au sein même du pays. Cette activité est actuellement très basse : en 1995, seulement 7%
du bois gabonais était traité localement (Marchés Tropicaux, 1996). Si la transformation locale est réellement effectuée, la
quantité des déchets générée et recyclable pourrait aider à résoudre les problèmes de déforestation périurbaine ailleurs dans la
région où des arbres sont abattus pour la production du bois de chauffe. Au lieu d'élaborer des stratégies de conservation dans
le Nord et de les appliquer dans le Sud, les bailleurs de fonds internationaux pourraient maximiser l'aide publique au
développement en identifiant et en appuyant des stratégies qui sont initiées localement et qui comblent déjà les besoins sociaux
et économiques.
REFERENCES
Anaclé Bissielo, 1998, Le Bois de Feu entre Tradition et Modernité, APFT rapport non-publié, Libreville.
Marchés Tropicaux, Entreprendre au Gabon, Numéro hors série, nov. 1996, Paris.