Le Monde
5 Juin 2000
International L'Afrique est confrontee a une dramatique regression economique; Le revenu par habitant est aujourd'hui inferieur a celui de la fin des annees 1960, selon un rapport de la Banque mondiale rendu public le 31 mai. Et pres de la moitie de la population vit sous le seuil de pauvrete
Par STERN BABETTE
Le rapport de la Banque mondiale intitule L'Afrique peut-elle revendiquer sa place au XXIe siecle? est alarmant. Depuis la fin de la colonisation, le continent s'est peu a peu enfonce dans la misere. Les conflits, les phenomenes climatiques, l'incurie des gouvernants n'ont pas permis au continent de decoller. L'Afrique voit sa part dans le commerce mondial decliner, y compris dans les matieres premieres et les produits de base, et est victime d'une faible diversification vers de nouveaux secteurs, d'une forte evasion de capitaux et de la perte de matiere grise vers d'autres regions. Le revenu total de 48 Etats est a peine superieur a celui de la Belgique et le continent possede moins de routes que la Pologne. L'Afrique est aujourd'hui menacee d'etre exclue de la revolution de l'information. Pres de la moitie de la population vit sous le seuil de pauvrete.
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ON CROYAIT l'afro-pessimisme passe de mode. La periode de la guerre froide, avec ses antagonismes ideologiques rigides, etait revolue ; de facon inegale, mais bien presente, de nombreux pays empruntaient la voie de la democratie; l'aide internationale ne faisait pas defaut; la croissance economique du continent, en progression depuis cinq ans, faisait esperer le decollage - enfin - de cette Afrique choyee dans les discours de tous les bien-pensants politiques. Pourtant, etre optimiste sur l'Afrique releve aujourd'hui de la methode Coue.
Quarante ans apres le debut de la decolonisation, l'Afrique noire ne s'est toujours pas relevee du remodelage force auquel l'on soumise les grandes puissances europeennes.
Celles-ci ont certes agi, mais dans le desordre, en fonction de leurs interets propres, pour maintenir leur influence dans une zone qui leur echappait.
Preoccupes par la construction de l'Europe, l'oeil rive sur les bouleversements de l'Union sovietique, attires par l'emergence inattendue de l'Asie du Sud-Est, les grands pays ont peu a peu delaisse l'Afrique.
Oublie l'objectif de consacrer 0,7 % du PIB des nations industrialisees a l'aide au developpement.
Celle-ci s'erode regulierement, la palme revenant aux Etats-Unis, qui y consacrent seulement 0,1 %.
Le rapport de la Banque mondiale intitule L'Afrique peut-elle revendiquer sa place dans le XXIe siecle? arrive a point nomme pour faire une piqure de rappel a tous ceux qui se bercent d'illusions. Bien sur, l'Afrique n'est pas homogene et tous les pays ne souffrent pas de la meme facon. Il n'empeche, l'analyse qui resulte de travaux menes depuis 1998 en collaboration avec la Banque africaine de developpement et la Commission economique des Nations unies sur l'Afrique est alarmante: le revenu moyen par habitant a baisse depuis la fin de annees 1960 et la situation s'est globalement deterioree sur le continent.
Le revenu total de la region - a diviser en 48 Etats - est a peine superieur a celui de la Belgique et le continent possede moins de routes que la Pologne. Avec l'economie sud- africaine, l'Afrique subsaharienne, ou vivent 621 millions de personnes (un dixieme de la population mondiale) pese autant que l'Argentine. Le produit interieur brut (PIB) moyen par Etat est a peine superieur a 2 milliards de dollars, soit comparable a celui d'une ville de 60 000 habitants dans un pays riche.
Avec 333,8 milliards de dollars, l'Afrique represente a peine 1 % du PIB mondial, 2 % des echanges internationaux, et sa part dans les exportations de produits manufactures est quasi nulle. En trente ans, l'Afrique a perdu des parts de marche dans le commerce mondial, y compris dans le commerce des matieres premieres et des produits de base, qui est theoriquement l'un de ses atouts. Si elle les avait conservees, elle serait plus riche, en 2000, de 70 milliards de dollars, estime la Banque mondiale.
L'Afrique doit relever de gigantesques defis mais il y a des raisons d'esperer, soutient malgre tout Callisto Madavo, vice-president de la Banque mondiale pour la region Afrique.
La population est plus preoccupee par la corruption et elle demande des comptes a ses gouvernants. Tout cela est tres encourageant et ouvre la voie au developpement, estime-t-il.
Inverser le declin. Le defi est en effet de taille mais les obstacles sont multiples. Tout ou presque reste a faire.
Sur le plan humain mais egalement economique, les epidemies (y compris la malaria et le sida) et les conflits font des ravages. Les investissements sont faibles, l'evasion de capitaux soutenue et la fuite des cerveaux croissante: quelque 23 000 professionnels hautement qualifies quittent chaque annee le continent et sont remplaces par des expatries dans le cadre de l'assistance technique.
Le developpement est un processus cumulatif: la reussite dans un domaine ouvre de nouvelles opportunites dans d'autres, affirme Alan Gelb, economiste en chef de la Banque mondiale pour la region Afrique.
Meme si un Africain sur cinq vit encore dans un pays severement perturbe par un conflit, 42 des 48 pays subsahariens ont tenu des elections presidentielles ou parlementaires pluralistes, constate-t-il. Avec la fin de la guerre froide, les grands partenaires economiques sont plus a meme de soutenir le developpement de l'Afrique, poursuit-il, citant les fabuleuses avancees dans les technologies de l'information dont pourrait beneficier le continent.
LE COUT DE LA CORRUPTION
Voeu pieux? Pas forcement. Les pays industrialises se tournent a nouveau vers l'Afrique. Les Etats-Unis veulent s'y implanter. La reduction de la pauvrete est le nouveau credo des institutions multilaterales, y compris du FMI. Le G 7 a decide d'alleger, voire d'annuler, la dette de quelque 40 pays les plus pauvres de la planete. Cet effort sans precedent representerait 200 milliards de dollars sur une dette totale de 2 000 milliards de dollars, estime le president de la Banque mondiale, James Wolfensohn. Sera-ce suffisant pour amorcer un cercle vertueux? L'inefficacite des actions de la communaute internationale n'est plus a demontrer.
Selon un rapport des Nations unies, la corruption coute extremement cher, particulierement en Afrique, ou 30 milliards de dollars d'aide internationale ont ete detournes. De son cote, la Banque mondiale estime que la corruption peut reduire le taux de croissance d'un pays de 0,5 % a 1 point par an. Alors, le constat est unanime: la bonne gouvernance est le chainon manquant entre la lutte contre la pauvrete et sa reduction effective.
Les grandes puissances semblent decidees a tendre a nouveau la main a l'Afrique. Au- dela de la reduction de la dette, le signe le plus tangible serait de lui offrir un acces privilegie a leurs marches. Et, partant, l'aider a satisfaire ses besoins fondamentaux: la securite alimentaire, la sante, l'education, la constitution ou le renforcement d'institutions solides, et la protection de ses richesses naturelles.