L'Express du 13/07/2000
Les secrets de Tarallo
© Vioujard/SygmaSoixante millions de dollars, soit environ 420 millions de francs. Tel est le montant des «abonnements» réglés par Elf, bon an mal an, aux chefs d'Etat africains, représentant le Gabon, l'Angola, le Nigeria, le Congo et le Cameroun. Pressé de questions le 27 juin par les juges Joly et Van Ruymbeke, l'ancien PDG d'Elf Gabon, André Tarallo, a été contraint de raconter le système de rémunération des dignitaires africains. Ainsi, a expliqué Tarallo, si le prix du baril est fixé à 20 dollars, Elf Trading et la Socap - filiales du groupe, acheteuses d'or noir - reversent systématiquement 40 cents (3 francs environ) à des sociétés offshore installées à Vaduz (Liechtenstein). Les bénéficiaires sont toujours, selon Tarallo, «des chefs d'Etat, des ministres ou des familles régnantes». Le Liechtenstein est un choix de longue date (1958), qui a donné entière satisfaction aux bénéficiaires en raison de son opacité. Un système appliqué dans le monde entier, sauf dans les pays du golfe Persique: là-bas, les familles royales reçoivent leurs «rémunérations» sur leurs comptes bancaires personnels. Quant à l'Europe du Nord, selon Tarallo, elle ignore le principe même des commissions.
Loïk Le Floch-Prigent, interrogé six heures durant, le mardi 22 août, par le juge Renaud Van Ruymbeke, a visiblement changé de stratégie. Jusqu'alors, l'ancien PDG d'Elf jouait volontiers les candides, jurant qu'il ne savait pas tout ce qui se passait dans son entreprise, du temps de sa présidence de 1989 à 1993. Cette fois, Le Floch, qui a le sentiment d'être un bouc émissaire - il a écopé d'une douzaine de mises en examen - a choisi de se montrer plus bavard et coopératif avec la justice. D'entrée de jeu, ce 22 août, l'ancien président d'Elf fournit à Van Ruymbeke des détails sur le versement des gratifications pétrolières, toujours prélevées sur les permis de production. En indiquant, par exemple, le nom de leurs donneurs d'ordres, que ce soit sous l'ère Guillaumat ou l'ère Chalandon. Le système des commissions chez Elf a en effet été mis en place sous le général de Gaulle par Pierre Guillaumat, le premier patron du groupe pétrolier. Cette pratique a perduré sous la Ve République, à telle enseigne que le président François Mitterrand sera toujours informé de leur montant et de leur destination par le lointain successeur de Guillaumat, en l'occurrence Loïk Le Floch-Prigent. Sur la période 1989-1993, Le Floch explique que le maître ès commissions n'était autre que l'ex-patron d'Elf-Gabon, André Tarallo, celui-ci étant plus spécialement chargé de la répartition entre les Etats africains (Gabon, Congo)... Alfred Sirven, l'ex-homme lige de Le Floch, aujourd'hui introuvable, «gérait» pour sa part les mouvements d'opposition (l'Unita, par exemple, en Angola). Soucieux de montrer qu'une telle pratique était parfaitement contrôlée, Le Floch martèle qu'elle donnait systématiquement lieu à une déclaration à la Direction générale des douanes. Chaque année, en effet, le directeur financier d'Elf, Philippe Hustache, remettait au ministère de l'Economie un document recensant pays par pays les gratifications généreusement allouées par le groupe pétrolier. Le Floch affirme avoir toujours ignoré le nom des destinataires... Preuve encore que cette façon de faire se déroulait quasi officiellement, Le Floch prenait soin de rendre compte scrupuleusement à l'Elysée du versement de cette manne. D'abord au secrétaire général, Jean-Louis Bianco; après le départ de ce dernier, directement à François Mitterrand. Un signe évident de complicité entre les deux hommes. Selon Le Floch, le président ne souhaitait pas que le successeur de Bianco, Hubert Védrine, ou la secrétaire générale adjointe Anne Lauvergeon soient tenus au courant du versement de ces commissions. En juin 1993, sous la seconde cohabitation, Le Floch, à quelques semaines de son départ, ira parler de ce problème au nouveau ministre du Budget, Nicolas Sarkozy... Pour la petite histoire, le montant des commissions versées par Elf de 1989 à 1993 passe de 300 millions de francs à près de 1 milliard. Enfin, l'ancien président d'Elf raconte au juge Van Ruymbeke ses rencontres avec le président, au cours desquelles il lui livrait des informations sur les pays du Moyen-Orient, notamment l'Irak. En quatre ans, ils se verront plus d'une trentaine de fois en tête à tête.
Ce n'est pas tout: pour la première fois, Le Floch admet que la fameuse commission de 256 millions de francs - appelée pudiquement frais de lobbying - versée en 1991 à l'occasion de la reconstruction de la raffinerie de Leuna (ex-Allemagne de l'Est) a bien reçu l'aval de François Mitterrand. Cette coquette somme a servi notamment à faire taire les syndicats opposés à ce projet, qui devait entraîner d'énormes licenciements, et à s'assurer la bienveillance des Russes, qui s'engageaient à laisser fonctionner le pipeline de Rostock. Le Floch s'est arrêté là. Evitant d'aborder la question du financement de la CDU de l'ancien chancelier Kohl, et du retour éventuel de commissions à des partis politiques français. Jusqu'à quand?