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Nom du forum: L'arbre à palabres politiques
ID de la discussion: 312
No.0, Extraits du Nouvel Observateur
Posté par: news-man, le 25-août-00 à 23h28 
Savourez les contradictions de l'interview de Bongo

Et bongo s'acheta la France...

On restait suffoqué de ce que l'on a entendu sur Elf. Et ce n'est que le début de la pelote

Elf, cela vous dit quelque chose ? Eh bien c'est pire. Les auteurs d'une impérissable enquête sur le Crédit lyonnais ont plongé cette fois dans le pétrole (Arte) et on y voit un peu plus clair dans le système sur lequel s'est bâtie la prestigieuse entreprise. Le pétrole, pour un pays, c'est l'indépendance. La France croyait, en 1956, en avoir trouvé au Sahara et Elf creusait des trous partout. Fin de la guerre d'Algérie, fin du mirage. Mais il y a le Gabon. Contrat de concessions avec les dirigeants, on corrompt l'un, on corrompt l'autre, tout baigne, un agent des services secrets français réside sur place, intervient jusque dans le choix des ministres, tisse dans le pays des réseaux d'information et d'influence. Pour la sécurité de l'approvisionnement en pétrole, la stabilité politique est vitale. De l'Elysée, c'est Jacques Foccart qui gouverne tout ce petit monde noir où l'on admire de Gaulle et où l'on s'en croit aimé. Après Foccart, les bonnes habitudes se gardent. « Nous sommes tous sous surveillance », dira le président d'un pays voisin. Un autre, plus tard, parle d'une
affaire de redevances où il se juge volé par Elf, « mais j'ai compris qu'il en fallait une partie pour financer la campagne de Balladur », dit-il le plus naturellement du monde. Devenu patron d'Elf en 1989, Loïk Le Floch-Prigent prévoit que le pétrole du Gabon va s'épuiser. bongo comprend qu'il faut faire fructifier ses réserves d'or et fonde avec Elf une banque à Paris. Ce qui s'est passé à travers cette banque relève, selon un haut fonctionnaire, de la colonisation à l'envers : bongo s'est acheté la France. Entre en scène Sirven, l'homme de Loïk Le Floch-Prigent. Sirven a des réseaux personnels partout et d'abord en Angola, une des principales richesses d'Elf. Le président, un universitaire fin, intelligent, menacé par une guerre civile, se débat pour trouver des armes que François Mitterrand en personne lui refuse (« La France ne fait plus cela »). Il se retournera vers les Israéliens. Son adversaire sera fourni tout simplement... par Elf. On reste suffoqué par ce que tout ce beau monde raconte, et qui n'est que le début de la pelote. Maintenant, si l'on met la main sur Sirven ­ vivant ­ la véritable « affaire Elf » commencera.
Loïk Le Floch : l'ancien président d'Elf connaît les intérêts mêlés de la politique et de l'argent noir, il a vu comment certains hommes de pouvoir pouvaient acheter sans complexes tel ou tel opposant, il s'étonne encore de l'hypocrisie des donneurs de leçons qui se faisaient offrir leurs costumes par Elf... Jusqu'ici il s'est tu, malgré ses six mois passés à la Santé. Mais il n'acceptera pas d'être le seul à payer. Alfred Sirven : que se passe-t-il dans la tête de cet homme de 73 ans, traqué, lâché de tous, après avoir arrosé une grande partie du personnel politique français ? On dit l'ancien numéro deux d'Elf au bout du rouleau. Il a souvent dit qu'il préférait « se tuer plutôt que de retourner en prison ». Espère-t-il troquer avec la juge Eva Joly sa liberté contre des informations ? Roland Dumas : « A l'instruction, on n'a pas voulu regarder le fond du dossier, mais au procès, on ne m'empêchera pas de parler. Avec des pièces à l'appui. » Associée à la critique des socialistes de l'« après-inventaire », cette phrase de l'ancien président du Conseil constitutionnel (« le Nouvel Obs » du 9 mars) a été comprise comme la menace d'un homme blessé, n'ayant plus rien à perdre. Chen Shui-bian : le nouveau président de Taïwan a été élu en partie grâce au scandale provoqué dans son pays par l'achat des frégates de Thomson, avec son cortège de commissions pharaoniques. Désireux de faire toute la lumière sur cette affaire, il n'hésitera pas à débusquer et à désigner les Omar bongo : le président du Gabon connaît les dessous du financement des partis politiques, des réseaux et de certains hommes politiques français. Epinglé par la justice suisse pour des comptes bancaires suspects, il s'est tu. Mais il ne supporte pas la mise en cause, dans une affaire qu'il présente comme « franco-française », de membres de sa famille. Et pourrait sortir de ses gonds.

Omar bongo mes quatre vérités

Le Nouvel Observateur. ­ Pourquoi ce coup d'Etat militaire en Côte d'Ivoire, jusque-là considérée comme l'un des pays les plus stables d'Afrique ?
Omar bongo. ­ Il n'est que le résultat du refus du dialogue. Je suis toujours convaincu que l'alternance ne doit pas être au bout du fusil mais dans l'urne. Mais j'ai noté qu'apparemment le peuple ivoirien et les partis politiques de ce pays semblent plutôt soulagés. Je pense qu'il appartiendra désormais au nouveau régime de donner des gages de sa crédibilité notamment en ce qui concerne le calendrier électoral et le retour du pouvoir aux civils. L'annulation du mandat d'arrêt contre Alassane Ouattara, le principal opposant, le retour de celui-ci en Côte d'Ivoire et la formation d'un gouvernement d'union vont dans la bonne direction. Le climat de paix qui règne dans tout le pays aussi.

N. O. ­ Aviez-vous prévu ce coup d'Etat ?
O. bongo. ­ Lorsque je vous ai vu pour la première fois, en décembre, je vous avais dit qu'il se passait des choses anormales dans ce pays. J'ai été couvert d'injures par la presse gouvernementale ivoirienne pour avoir dit que la solution des problèmes devait être politique. Alors que c'était Henri Konan Bédié, alors président de la Côte d'Ivoire, qui était lui-même venu me voir au Gabon ! Des médiations, des règlements de conflits, j'en ai fait au Tchad, au Congo, en Angola, au Soudan, en Centrafrique. Je maintiens que la solution aurait dû être politique. Des gens ont été mis en prison au titre de la loi anti-casseurs. Qui aurait dû faire le premier geste pour apaiser la tempête ? Le président de la République. Il pouvait décider l'amnistie, la libération conditionnelle, la résidence surveillée. C'est cela, la politique.

N. O. ­ Les manifestations de décembre ont eu lieu parce que les dirigeants ivoiriens d'alors déniaient à Alassane Ouattara la nationalité ivoirienne. Pourquoi ?
O. bongo. ­ Leur problème était 3imple : ils voulaient l'empêcher de se représenter aux élections, en vertu d'une loi de circonstance selon laquelle on ne peut pas être candidat si l'on ne peut prouver que ses quatre grands-parents sont ivoiriens. Cela pose un problème de fond. En Afrique, on ne peut pas toujours connaître ou prouver la nationalité d'origine de ses grands-parents. C'est parfois inextricable. Si des Gabonais ont des enfants avec des femmes ivoiriennes et réciproquement, ces enfants ne seront ni gabonais, ni ivoiriens, ils seront apatrides.

N. O. ­ Ce conflit porte-t-il les germes d'un éclatement de l'Afrique, sur fond de racisme et de xénophobie, un peu comme en Europe dans les années 30 ?
O. bongo. ­ Oui. C'est pour cela que je pense que la seule solution réside dans le dialogue. Sinon, ce serait la régression totale, voire l'isolement. Je fais confiance à nos frères ivoiriens et à la sagesse africaine, car la recherche de la paix dans un pays vaut bien quelques concessions politiques. C'est ce que j'ai fait à plusieurs reprises au Gabon.

N. O. ­ Etes-vous inquiet de l'évolution politique en Afrique ?
O. bongo. ­ Franchement, oui. Il y a de vrais risques d'embrasement par contagion. La plupart de ces conflits sont nés de l'entêtement de certains chefs d'Etat qui refusent le dialogue avec leur opposition. Mieux vaut être marchand de tapis ou... planteur de choux (rires). Mais même là, il faut savoir dialoguer !

N. O. ­ En France, les conditions de votre élection ont été contestées. Entre la démocratie à l'occidentale et la dictature, existe-t-il une démocratie à l'africaine ?
O. bongo. ­ Nous sommes une démocratie à l'occidentale, quoi qu'en disent certains journalistes français. Nous organisons régulièrement nos élections, législatives, sénatoriales, présidentielle et locales, avec des candidats de tous les partis. Libreville, la capitale du pays, Port-Gentil, la capitale économique, et Oyem, la capitale provinciale du nord du pays, sont dirigées par des maires issus de l'opposition. Et ces élections sont chaque fois contrôlées par de nombreux observateurs internationaux. Mais nous avons aussi notre culture. La différence, c'est que quand un Gabonais part à la chasse, tout le village partage son gibier. Vous, vous avez tendance à le garder pour vous. Ce qui signifie qu'ici, après les élections, celui qui gagne fait appel à toutes les bonnes volontés, alors que chez vous les socialistes ne prendront pas des RPR dans leur gouvernement et vice versa. Autre différence : chez nous la démocratie coûte cher. Il faut écouter les doléances des électeurs mais il faut aussi les aider. C'est dans la tradition.

N. O. ­ Le FMI exige la réduction du train de vie de l'Etat. En avez-vous la volonté ?
O. bongo. ­ J'ai, depuis la première crise en 1986, démontré ma ferme volonté de réduire le train de vie de l'Etat. Nous avons déjà réduit les plus hauts traitements des fonctionnaires. Nous envisageons une deuxième étape. Je sais que la démocratie dans laquelle nous nous sommes engagés coûte cher. Mais je suis aussi obligé de tenir compte de la situation sociale des Gabonais, notamment des plus exposés. Vous savez, quand un Gabonais travaille, il nourrit toute une famille, cinquante personnes, voire cent. Il faut nous aider, pas nous accabler.

N. O. ­ De Gaulle et Mitterrand avaient une politique africaine. Qu'en est-il aujourd'hui ?
O. bongo. ­ Ce n'est pas à moi d'en juger. Il y a toujours des liens privilégiés. Ce que je regrette, c'est que la France oublie que la plus grande partie de la dette africaine francophone a été contractée auprès d'elle. Or elle se cache toujours derrière le FMI. Elle ne devrait pas attendre que le FMI se prononce pour faire un geste. Car ce sont les entreprises françaises, qui structurent notre économie, qui pâtissent au premier chef de la crise que nous traversons. Cela dit, je ne suis pas pour l'annulation des dettes. Il faut trouver un autre mécanisme, comme un fonds de garantie pour les pays africains. Il faut une solution durable, sinon, chassez la maladie, elle revient au galop !

N. O. ­ Avez-vous encore des interlocuteurs à Paris ?
O. bongo. ­ On a le ministère des Affaires étrangères, qui coiffe désormais la Coopération. Ce sont là nos seuls interlocuteurs. Le ministre délégué à la Coopération fait des tournées en Afrique. Est-ce suffisant ? Je ne crois pas. Votre Premier ministre, Lionel Jospin, semble loin des questions africaines. Il faudrait bien qu'il s'y plonge !

N. O. ­ Certains Européens se disent fatigués de payer sans savoir où va l'argent...
O. bongo. ­ En tout cas, on le sait mieux au Gabon que dans d'autres pays qui font l'actualité et où des milliards disparaissent.

N. O. ­ Vous venez d'être élu pour sept ans. Or vos réserves de pétrole seront épuisées dans dix ans. Qu'allez-vous faire ?
O. bongo. ­ Je suis conscient de la réalité. Lors de l'élection présidentielle de l'an dernier, je n'ai rien caché aux Gabonais. D'autres ont fait de la démagogie. Ils ont dit : « Nous sommes riches, nous avons tout, vous aurez tout » ! Certains opposants, aujourd'hui aux affaires, commencent à voir la réalité du pouvoir dans la gestion des mairies, des conseils départementaux. Ils ont compris qu'entre la réalité des choses et le discours il y a un fossé. Le Gabon doit faire la politique de ses moyens. Nous avons nos priorités, tous ceux qui travaillent doivent être payés, alors que dans d'autres pays les gens restent six ou sept mois sans toucher leur traitement. Ceux qui apprennent doivent avoir des bourses ; ceux qui sont malades doivent être soignés. Mais il faut un certain développement, sinon c'est le chômage. Nous avons eu le pétrole, l'uranium, le manganèse, le bois. Il nous faut trouver d'autres sources de recettes, développer la production de manganèse, protéger la forêt, mettre en exploitation le niobium, éviter le gaspillage pratiqué ailleurs. Nous avons encore beaucoup de richesses qui ne sont pas mises en valeur.

N. O. ­ Il y a un décalage énorme entre la modération que vous affichez, le rôle que vous jouez en Afrique et votre mauvaise image dans les médias français. Ça vous agace ?
O. bongo. ­ Ça me fait plutôt rire. Dans mon propre pays, les journalistes écrivent que le plus grand voleur, le plus grand assassin, c'est moi ! Au Gabon, je laisse dire, alors ailleurs, à plus forte raison ! Ma tête ne plaît pas à certains journalistes occidentaux mais elle plaît aux Gabonais. Les faits sont là : avez-vous noté que dans les rapports d'Amnesty il n'y a pas une ligne sur le Gabon ? Je ne fais arrêter personne. Il n'y a pas de prisonnier politique ou d'opinion. Au Gabon, on peut tout dire. Je rêve de détruire les prisons mais le gouvernement est contre. Il a raison, à cause des voleurs et des assassins.

N. O. ­ L'affaire Elf n'a pas redoré votre blason...
O. bongo. ­ Effectivement. Pendant des années, c'était bongo par-ci, bongo par-là. En fait, c'est une affaire purement judiciaire qui s'est transformée en affaire politique. Des gens qui, aujourd'hui, devraient être en prison se sont servis de moi à mon insu. Ils ont vu arriver les juges et m'ont supplié : « Monsieur le président, vous êtes un ami. On a travaillé avec vous. Aidez-nous. » Et j'ai signé beaucoup de lettres, je le reconnais, pour dire qu'untel est un ami, untel un expert, un conseiller, etc. J'ai fait cela devant témoin. Un jour, s'il le faut, je parlerai. Et peut-être que certaines têtes tomberont.

N. O. ­ Il y a eu aussi cette immense maison en Corse dont André Tarallo, l'ex-« Monsieur Afrique » d'Elf, a dit qu'il l'avait fait construire pour voes recevoir, avec les autres chefs d'Etat africains.
O. bongo. ­ (Rires) Ecoutez, j'ai quel âge ? Tarallo n'est pas le premier Corse que je connais, j'en ai même connu beaucoup, mais je n'ai jamais mis les pieds en Corse. Si on construit une maison pour moi, c'est au Gabon qu'il faut la construire, dans le Haut-Ogooué, où je prendrai ma retraite. Mais pas en Corse ! On a dit que l'appartement du 52 rue de la Faisanderie était pour moi. Là où habitait M. Tarallo, quai Branly, on a dit aussi que c'était à moi. Mais quand je réclame tous les papiers de toutes ces maisons, on ne me les donne pas ! Tout est à bongo mais rien n'est à bongo. Tarallo a trop parlé, mais il n'est pas le seul.

N. O. ­ Quand il a quitté Elf, vous l'avez tout de même pris comme conseiller !
O. bongo. ­ J'ai connu Tarallo avec Pierre Guillaumat. Je l'ai revu avec Chalandon, avec Pecqueur, avec Le Floch, Jaffré, tous ces intellectuels technocrates et polytechniciens. C'est un ami, je ne veux pas le renier. Même s'il m'a porté tort, j'en conviens.

N. O. ­ Et votre conseiller Samuel Dossou, dont la femme est ambassadrice du Gabon en France ?
O. bongo. ­ Je ne veux pas en parler. C'est un consultant qui travaille pour plusieurs pays dont le Gabon. Ceux qui veulent lui poser des questions savent où le trouver. Pourquoi ne pas chercher à le voir ?

Propos recueillis par AIRY ROUTIER