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Nom du forum: L'arbre à palabres politiques
ID de la discussion: 488
No.0, Gabon L'éternel bingo de Bongo
Posté par: Youri, le 28-juin-03 à 11h20 
A tous les coups il gagne. Réélu président, Omar Bongo peut compter
sur la bienveillance d'une France à qui il doit tout et qui lui doit tant.

Une question à 1 000 francs CFA: qu'est-ce que le Bongoland? Réponse: un émirat pétrolier du golfe de Guinée, encore appelé Gabon, où l'usage veut que le président sortant, Omar Bongo, soit élu au premier tour, et à la majorité absolue, avec 40% des suffrages; si les ressources traditionnelles du sous-sol, or noir et uranium, se raréfient, les gisements de cartes d'électeur y semblent inépuisables.

Car le pays compte près de 600 000 inscrits pour moins de 1 million d'âmes. Et dans tel arrondissement de Libreville, la capitale, on dénombre autant d'électeurs que d'habitants. Belle preuve de maturité démocratique.

Joué d'avance, le scrutin du 6 décembre laissait tout juste planer deux incertitudes. L'identité du dauphin et le score officiel du vainqueur. On est certes loin des 99,97% raflés au temps béni du parti unique. Reste qu'à presque 63 ans, dont trente et un de règne, l'enfant chéri de Paris attaque un sixième mandat - le dernier, c'est juré. Patriarche madré, fin tacticien doté d'une formidable science des réseaux, Omar Bongo se prévaut d'un bilan flatteur.

Après tout, le Gabon, réputé prospère, fait figure d'îlot de stabilité au cœur d'une Afrique centrale ravagée par la guerre. Issu d'une tribu minoritaire du Sud-Est - les Batéké - le «patron» a su préserver les équilibres ethniques.

Même si les esprits chagrins le jugent «plus congolais que gabonais», sous prétexte qu'il vit le jour en 1935 dans le Haut-Ogooué, province cédée à Libreville onze ans plus tard, fit ses études à Brazzaville et épousa, en 1990, la fille du président Sassou Nguesso.

«Un type valable»

C'est à Brazza, capitale de l'Afrique-Equatoriale française, qu'Albert-Bernard Bongo, fils de paysans, orphelin de père, décroche un emploi dans les postes, tâte du syndicalisme et s'encarte à la SFIO, ancêtre du Parti socialiste. Faits d'armes volontiers invoqués en 1981, lorsque la gauche conquiert l'Elysée et le Palais-Bourbon.

Le jeune homme aurait même bravé les matraques de la puissance coloniale. Péché véniel aux yeux d'une administration prompte à repérer, à Fort-Lamy, la future N'Djamena, où il accomplit son service militaire, un sous-officier prometteur.

Retour du Tchad, le lieutenant Bongo met ses talents au service d'un Gabon fraîchement indépendant. Aux Affaires étrangères, puis au cabinet du président Léon Mba. Bosseur, il gravit les échelons à marche forcée.

A tel point que l'influent Jacques Foccart, conseiller de Charles de Gaulle, songe à lui pour succéder à Mba, miné par un cancer. «Un type valable», tranche le Général (1). Reste à arracher l'aval du mourant quant au bricolage constitutionnel qui, dès son décès, propulse le vice-président à la magistrature suprême.

oilà comment, en 1967, un «type valable» de 32 ans devient le plus jeune chef d'Etat du monde. C'est d'ailleurs à Paris, dans l'enceinte de l'ambassade du Gabon, que l'élu des Français prête serment.

A Paris que, après les émeutes déclenchées par la mascarade électorale de 1993, il signera avec ses rivaux floués, qu'il excelle à rallier, un compromis. Bongo peut bien, de feintes colères en bouderies - il a snobé le 20e Sommet France-Afrique - brouiller son image d'allié favori, rien n'y fait. Jamais il ne se dérobe.Le tuteur tricolore épaule, à la fin des années 60, la vaine sécession du Biafra, province rebelle du Nigeria?

Il peut compter sur son protégé gabonais. Paris et Rabat rêvent, en 1976, de voir chuter au Bénin le marxiste Kérékou?

L'appui logistique de Libreville leur est acquis. Et tant pis si la tentative de putsch, animée par Bob Denard, expert en sécurité de la présidence gabonaise, vire au fiasco. Mercenaires, vétérans du renseignement, diplomates de choc, le «grand camarade» aux semelles compensées traîne dans son sillage, sous l'œil vigilant de Foccart, d'insolites mentors.

Maurice Robert, ambassadeur venu des services secrets via Elf, Maurice Delauney, proconsul de fait, ou Pierre Debizet, le patron du Service d'action civique (SAC), conseiller du prince jusqu'en 1981. D'étranges «faits divers» balisent ce long compagnonnage entre le palais et les barbouzes.

Tel l'assassinat, en 1979, à Villeneuve-sur-Lot, du peintre en bâtiment Robert Luong, amant de Marie-Joséphine Bongo, l'épouse d'alors. Parfois, le personnage déroute. En 1973, converti à l'islam pour complaire aux Saoudiens, Albert-Bernard cède la place à Omar, au grand dam d'un peuple à 80% chrétien.

La tentation monarchique le taraude. Plus tard, à Matignon, Jacques Chirac, sidéré, entend son fils Alain, devenu Ali, plaider pour la couronne. Tour à tour gaulliste, pompidolien, giscardien puis mitterrandiste, mais aussi chiraquien fidèle, Bongo connaît mieux que quiconque l'élite française et ses vices cachés. Pour preuve, les billets vachards qu'il publie à la Une du quotidien L'Union, sous la signature de Makaya. Habile, ce «cher Omar» tient tout le monde.

Les valises d'argent frais ont certes atterri au RPR et à l'UDF, mais aussi au PS. Et les amitiés maçonniques ont fait le reste. Pour apaiser le courroux du bienfaiteur, outré par un brûlot de Pierre Péan (2), la France rose lui dépêche tour à tour le défunt François de Grossouvre, Roland Dumas - «mon ami intime» - puis le Premier ministre Pierre Mauroy. On promet même au roi des Batéké, reçu avec faste l'année suivante, une centrale nucléaire.

Il compte aujourd'hui parmi ses plus ardents avocats l'ex-ministre Catherine Tasca ou Michel Rocard. Bongo puise dans une fortune colossale, bâtie avec le concours d'Elf, de quoi huiler les rouages de son pouvoir.

Pourtant, la belle machine se grippe. La chute des cours du pétrole et la mévente du bois rognent le pactole. Et la crise sociale couve. «Moi ou le chaos», avance Omar le mal élu. Et si c'était lui et le chaos?

par Vincent Hugeux