Case à Palabres du BDP-Gabon Nouveau

Sujet: "Tout petit cahier d’un retour au pays natal."     Précédente | Suivante
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Conférences L'arbre à palabres économiques Discussion 50
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Adrien Nguema
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03-déc-99, 16h23  (Heure de: New Jersey)
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"Tout petit cahier d’un retour au pays natal."
 
   De retour d’un récent voyages au Gabon, je viens, chers compatriotes, vous faire part de mes observations.

Mon itinéraire a été assez classique. Départ de Washington vers Paris puis Paris-LBV. C’est à l’enregistrement à Roissy que je me suis senti à moitié au Gabon, car les visages des passagers m’étaient familiers. Il y avait là, pêle-mêle: des Gabonais (es) visiblement étudiants, voyageant eux mêmes ou venus accompagner un pote ou une potesse; les eternels Ouest-Africains chargés de toutes sortes de marchandises et essayant de négocier à la baisse le tarif des excédents de bagages; quelques Libanais bien sûr moustachus, revenant certainement d’une visite au pays (Liban) enfin pacifié; quelques "grandes dames" venues certainement faire leurs courses du weekend à Paris et rentrant à LBV, ces dames ont des sacs et valises de chez Vuitton ou Lancel et sentent comme si elles s’étaient baignées dans du parfum très coûteux, ces dernières ne doivent pas être très touchées par la "crise financière aigüe" qui frappe la majorité des Gabonais; et enfin last but not least, l’inévitable membre du club des bongoïstes; ce dernier à l’air plutôt déguisé dans son costume haute-couture et lunettes à monture Cartier. Ce Monsieur attire l’attention car son cellulaire sonne toutes les 5 minutes et aussi parce qu’il est le seul planté devant le guichet "première classe". Of course, tout bon Bongoïste qui se respecte ne saurait voyager autrement qu’en "première", crise économique ou pas. Je remarque aussi que les "grandes dames" sauvagement parfumés de tout à l’heure sont devant le guichet "classe affaires". Je scrute ces dames en me demandant quelles "affaires" peuvent bien être les leurs pour qu’elles aient l’air si prospères? Il n’y a aucun doute que ces affaires doivent rapporter gros.

J’ai un léger sourire aux lèvres car ce beau monde me rappelle bien le Gabon. Seulement, depuis ma position dans la queue de la "classe économique", je remarque que de toutes les compagnies aériennes Africaines présentent à Roissy ce jour là, Air Gabon est la seule qui utilise exclusivement un personnel Français pour toutes les formalités d’enregistrement. C’est assez etonnant car il n’y a pas longtemps, il y avait des Gabonais à ces postes. Je me pose donc deux questions:
1- Le fait d’avoir des Français travaillant à la place des Gabonais est-il un signe de progrès?
2- Ces Français nous coûtent-ils moins chers que des nationaux (franchement j’en doute).

Nous embarquons, le voyages se passe sans problèmes, l’avion est à moitié vide. A notre approche de LBV, depuis mon hublot, j’aperçois "Alibadeng" et mon coeur s’empli de satisfaction. Nous atterrissons, mais il faut attendre un peu dans l’avion car le Bongoïste de "première" et les grandes dames de la classe "affaires" doivent être les premiers à évacuer l’appareil. Bien entendu ils prennent tout leur temps. Finalement, j’aperçois le Bongoïste prendre la porte; son costume haute-couture est maintenant tout froissé; il a du faire sa sieste dedans. Il a l’air encore plus ridicule qu’avant.

C’est à ma sortie de l’avion que je suis frappé par un phénomène étrange, il y’a des démarcheurs dans le satellite. Ces derniers récupèrent les passeports des Européens et leur font passer les formalités de police en un temps record. Il ne fait aucun doute que le réseau soit bien huilé. Le flic de permanence ne regarde ces passeports marrons de la communauté européenne qu’avec distraction. En moins de deux minutes, il tamponne une quarantaine de ces passeports et le tour est joué. Ce flic a bien mérité les quelques sous promis par le démarcheur. Tous les démarcheurs sont des Ouest-Africains qui circulent librement dans l’aéroport, à la recherche de clients européens, sans badges et sans être inquiétés par la sécurité. C’est aux formalités de police que j’ai finalement la certitude d’être bien arrivé au Gabon. Les policiers de service ont des uniformes délavés et leurs yeux trahissent un état d’ivresse absolu. L’aéroport est bien tenu, il est propre et tout semble en ordre. Je récupère mes bagages, passe la douane qui inspecte mes bagages jusqu’aux sous-vêtements. Avec des douaniers comme ceux-là, notre pays doit être le pays ayant le plus faible taux de contrebande dans le monde (tu parles!!!). Nous empruntons la voie expresse et sur ma gauche, j’aperçois le nouveau Palais de Bongo. Il a du coûter très cher ce monument à la mégalomanie. Je vois aussi que des compatriotes font le "clando" devant ce palais, à l’entrée du Camp De Gaulle, avec des vehicules plus cabossés les uns que les autres. Sur le Côté droit, on m’indique les maisons, ou plutôt les mini-palais de Ping et de Ngoleine-Ossoucah. L’un doit sa fortune au fait qu’il couchait avec la fille de Bongo; l’autre, au fait qu’elle couchait avec Bongo lui même (je présume sans capote, Omar n’aime pas les capotes). Au vu de ces habitations, coucher avec les Bongo semble être une activité très lucrative.

Je vous passe les détails concernant la qualité de l’infrastructure à LBV, car je pense que vous la connaissez tous. Je préfère vous parler de l’aspect psychologique des conséquences du Bongoïsme.

Le lendemain de mon arrivée, un de mes cousins passe me prendre pour un déjeuner chez lui. Comme la mère de mon cousin est infirmière, je lui demande comment va le boulot. Elle me répond:"tu sais mon enfant, ça fait 5-6 ans que l’hopital Général ne travaille presque pas". Je lui demande comment est-ce possible. Elle de répondre: "nous allons au travail tous les jours mais n’y restons pas longtemps, nous avons finalement compris que nous nous tuons au travail pour rien pendant que les autres profitent du pays". Je comprends alors la dynamique du problème. Des infirmières comme cette tante ont donc décidé unilatéralement d’égaliser en terme de "laisser-aller" face au bongoïsme. Etant donné que le sommet du pouvoir néglige le pays, la base du pays (les petits fonctionnaires) ont aussi décidé de faire de même. Le résultat est que le pays pourri d’en haut et d’en bas. L’argument de la base est simple:" pourquoi faire preuve de conscience professionnelle lorsque le club des bongoïstes qui dirigent le pays nous mène tous à la dérive?

Plus que la destruction de l’infrastructure physique et économique du pays, c’est plutôt la destruction de l’éthique du travail qui serait l’acte le plus repréhensible du bongoïsme. La négligeance et la corruption du régime a fini par avoir raison même des plus dynamiques des Gabonais. En conséquence, les Gabonais cultivent de plus en plus le moindre effort car ils sont persuadés que même s’il travaillaient comme des bêtes de somme, ils ne seraient jamais justement récompensés. Travail ou pas travail, le resultat est pareil! s’entend t-on dire. Il est difficile de condamner l’attitude générale au pays car nos compatriotes peuvent vous pointer les palais de Bongo et les villas des Ping, de Gustave Bongo etc…en retorquant que ces batisses "privées" ont été construites avec l’argent voléqui aurait dû nous revenir collectivement sous la forme de services (écoles, hopitaux, routes…).

A l’interieur du pays, la situation est encore plus désolante. Il est plus rapide d’envoyer une lettre de LBV à Washington que de LBV à Mimongo. Le téléphone à l’interieur reste aléatoire, l’électricité aussi, les routes se passent de commentaires. A l’interieur du pays, il est facile de distinguer les marques indélébiles du Bongoïsme. Dans toutes les contrées du pays, les membres du club des bongoïstes possèdent les habitations les plus cossues (donc les plus couteuses). La conclusion est simple: au Gabon, il faut être Bongoïste pour atteindre un certain degré de prospérité. Sans l’aval du club, point de salut. A Bitam, les plus grosses villas, avec parabole et tout le tralala (certainement pour recevoir les émissions de la planète neptune) appartiennent à des Bongoïstes; même chose à Franceville, Mouila, Fougamou, Ndendé, Lambaréné, Makokou, etc…De toutes ces personnes, aucun n’a une fortune basée sur des affaires privées. Leur argent à tous sans exception provient des caisses de l’état. Si vous additionnez toutes ces maisons et voitures, vous arriverez à un chiffre astronomique qui expliquera la saignée dont le pays a été victime.

J’en suis à me demander si le Gabon a jamais réellement existé? Je parle d’un pays en tant que tel qui a des méchanismes de contôles. Au Gabon actuel par example, qui contrôle Bongo? Personne. Bongo se comporte en roitelet dont la propriété privée est le Gabon et il s’entoure d’une cour gloutonne qui s’enrichie sur le dos de la population. Nous entrons dans un nouveau millénaire, mais dans les villages du Gabon, cela ne veut rien dire. Il n’y a toujours pas d’écoles, ni eau courante, ni électricité, ni routes fiables. La plupart des gens y vivent encore dans des huttes en terre battue; ils pêchent et cultivent de la même façon que le faisaient nos ancêtres il y’ a 500 ans. Pour ces gens, le pouvoir et le gouvernement sont souvent symbolisés par la grosse villa du Bongoïste du coin qu’ils admirent lorsqu’ils vont "en ville" à bicyclette acheter du pétrole pour leurs lampes tempêtes. Le message est très simple: politique=gouvernement=enrichissement.

Serons-nous jamais un pays digne de ce nom?


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  Sujet     Auteur     Posté le     ID  
Tout petit cahier d’un retour au pays natal. Adrien Nguema 03-déc-99 0
  Emotion Dr. Daniel Mengara 06-déc-99 1

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Dr. Daniel Mengara
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06-déc-99, 12h28  (Heure de: New Jersey)
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1. "Emotion"
En réponse au message #0
 
   Cher Adrien,

Vous me voyez totalement ému par votre récit. Il me rappelle mon propre et dernier voyage au pays il y a quelque temps. Evidemment, maintenant que je suis interdit d'entrée au Gabon, il se peut que la prochaine fois que j'y irai, je finirai comme beaucoup d'autres dans les géôles d'Omar. Dans le secret.

Ce que vous racontez comporte un côté tellement émouvant, mais si expressif et vrai, que je ne puis m'empêcher de saluer le patriotisme qui vous anime.

En conclusion, quand on voit ce que Bongo a fait de notre pays, un pays qui aurait dû être si beau, si bon, et si prospère, on ne peut avoir de respect pour ce personnage.

Je n'ai, personnellement, aucun respect pour Bongo. Rien que du dégoût et du mépris. Pour ce qu'il a fait du Gabon. Pour les enfants qui meurent de palu chaque jour faute d'hôpitaux et de médicaments. Pour l'éducation à la dérive dans le pays. Pour les vols, la corruption, les assassinats, les détournements des biens publics, la bestialisation de notre peuple. Pour la banqueroute économique et morale qui immobilise le pays dans le laxisme et le découragement. Pour la ruine des esprits brillants dont le Gabon regorge et qui de plus en plus choisissent la route de l'exil alors que leur pays avait tout pour leur permettre de retourner jouir de leur nation.

Merci pour ton récit, frère.

Dr. Daniel Mengara


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