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Conférences L'arbre à palabres économiques Discussion 62
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Newsman
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05-juin-00, 23h18  (Heure de: New Jersey)
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"Le secteur informel (APFT-News)"
 
   Le secteur informel

Bien qu'observé et étudié depuis plus de vingt ans, « le secteur informel » ne connaît toujours pas de définition convaincante et
certains auteurs vont jusqu'à remettre en question la notion même d'informalité.
En 1972, dans son rapport « Kenya » le BIT (titulaire officiel de l'expression) proposait une définition des activités du « secteur
informel » basée sur sept critères :

faci,ité d'accès à l'activité,
utilisation des ressources locales,
propriété familiale de l'entreprise,
échelle d'activité réduite,
usage de techniques qui privilégient le recours à la main d'œuvre,
qualification acquise hors du système officiel de formation
marchés concurrentiel et sans réglementation,

Quelques années plus tard ces critères étaient passés à quinze et leur nombre ne cessa ensuite de croître. Fallait-il tenir compte
du caractère licite ou illicite des activités, de leur taille, de leur rapport à l'Etat, de leur structure organisationnelle, de leur chiffre
d'affaire, de leur rapport au secteur formel, etc... ? Ce problème définitionnel rend parfaitement compte de l'extraordinaire
polymorphisme du secteur informel et de la difficulté d'en englober les diverses réalités. L'identification du secteur informel,
reste donc pour une part intuitive et l'on pourrait sans doute élaborer autant de définitions qu'il y a de « terrains » d'observation
ou d'observateur. La pluralité même des termes utilisé pour désigner ce secteur de l'économie est un bon exemple des
différentes approches dont il a fait l'objet : petite économie, infra-économie, économie de survie, économie populaire, économie
urbaine, économie duale, économie alternative, économie occulte...

D'une façon générale on s'entend aujourd'hui pour dire que le secteur informel désigne de petites unités d'intermédiation
financière, de production et de distribution de biens et de services qui ont recours à des modes de production et de gestion peu
sophistiquées et qui fonctionnent sans statut légal ( activités alégales comme apolitiques plutôt qu'illégales).
La récupération des déchets et leur recyclage, la réparation de matériel électrique électronique et mécanique, le transport, la
vente d'eau, de viande de brousse, de bois de chauffe, de bois de construction, la confection vestimentaire, le gardiennage des
voitures, la plastification de documents, le pesage des personnes et la prise de tension sanguine, les petits commerces
ambulants, les banques informelles, les caisses d'épargne informelles, les mutuelles informelles (sécurité sociale), l'artisanat des
objets domestiques (fer, bois, rotin, cuir...), l'agriculture urbaine....sont quelques-unes des très nombreuses activités abritées par
le secteur informel . La créativité entrepreneuriale est l'une des caractéristiques centrales du secteur informel. De nouvelles
activités se créent sans cesse, elles répondent certes à des besoins mais elles ont pour objectif principal de générer des emplois
plutôt que des profits.

L'émergence du secteur informel

La crise cumulée des économies et des Etats africains est à l'origine de l'expansion du secteur informel qui s'est développé au
point de concurrencer le secteur formel. Urbanisation rapide, boom démographique, migration rurale, crise économique,
réduction des fonds publics et plus récemment ajustement structurel sont les composantes qui ont entraîné une explosion de la
demande d'emplois.
Durant les années 50 à 80, la population urbaine a augmenté au rythme de 6% par an et de 10% dans les villes périphériques,
alors que le développement des emplois dans le secteur moderne ne représentait que 2%. L'important chômage urbain qui
découle de cette disparité à alors cherché une voie de résorption dans les activités informelles. L'émergence du secteur informel
constitue une sorte de réflexe de survie de populations refusées par le secteur formel. Dans un premier temps, il a joué un rôle
d'adoption des migrants et plus tard un rôle d'accueil des agents économiques exclus du secteur officiel. Les activités abritées
par le secteur informel se répartissent de la façon suivante: 37% pour le commerce, 36% pour les activités de type industriel,
19% pour les services et 8% pour le transport (source BIT).

En se référant aux estimations les plus basses, le secteur informel représenterait une contribution de 20 à 30 % du Pnb des pays
africains (50 à 55 % selon le ministère sénégalais du Plan), il occuperait près de 60% des actifs urbains, pourrait fournir 90 %
des nouveaux emplois urbains africains et continuerait de croître (selon l'enquête menée par la Division de l'Industrie et de
l'Energie du Département de l'Afrique de l'Ouest de la Banque mondiale).
Longtemps sous-estimé voire méprisé le secteur informel s'est imposé comme une composante essentielle des économies du
tiers monde. Dans le cas de l'Afrique mais aussi de l'Asie on ne peut plus le considérer comme une sorte de proto-économie
assujettie aux impératifs de la survie et vouée à une disparition rapide.

La prise en compte récente du secteur informel

A la fin des années 80, constatant l'échec du modèle de développement « industrialiste », la désertion croissante des pouvoirs
publics africains et l'augmentation drastique de la paupérisation urbaine, les institutions internationales vont se mettre à
considérer le secteur informel comme une alternative sérieuse pour le développement économique.
La Banque Mondiale et le FMI, notamment, considèrent l'émergence du secteur informel comme une saine réaction du «
marché » à l'égard de l'interventionnisme des Etats africains.
Ils y voient aussi une véritable « pépinière » de petits entrepreneurs qui, à condition d'être soutenus, pourront, grâce à leur prix
compétitifs, prendre place dans l'économie internationale.
Le secteur informel est donc perçu comme un vecteur de développement économique, dont on va s'employer à « formaliser »
les activités. Cette « incorporation » du secteur informel passe par la formation des « entrepreneurs » aux techniques de gestion,
à la concurrence, à l'économie de marché et vise à favoriser l'accès au crédit qui permettra d'améliorer les techniques et
entraînera un gain de productivité.
On retrouve dans cette approche, exclusivement économique, la reproduction d'un modèle de développement de type «
take-of » construit et inspiré d'un scénario transposant dans le tiers monde les conditions du développement occidental. Seul le
destinataire de l'aide change, non plus l'Etat et le secteur moderne, mais le secteur informel dont on attend qu'il
s'institutionnalise. Cette approche du secteur informel s'inscrit dans la logique du modèle économique dominant et constitue un
point de vue extrêmement réducteur au regard du particularisme des activités et de la dynamique sociale de l'économie
populaire.
Bien que l'ensemble des sociétés soient aujourd'hui intégrées (ou en voie de l'être) dans l'économie marchande, l'utilisation de
critères standards micro ou macro-économiques propres aux économies développées pose à l'évidence le problème de la prise
en compte de déterminants, sociaux, culturels et économiques spécifiques (redistribution, réciprocité,...). Le marché africain est
incontestablement un modèle différent de celui du marché néo-libéral, et ceci tant du point de vue de son histoire que de sa
fonction dans la société.

Une approche économique plus fine

De nombreuses recherches ont été menées dans la perspective d'une meilleure compréhension des principes et du
fonctionnement de l'économie populaire africaine.
Ont ainsi été étudiés : la finance informelle et ses mécanismes de mobilisation de l'épargne (tontines) et de circulation des flux
monétaire, la productivité des activités, les relations avec l'économie formelle les incidences des politiques d'ajustement
structurel (réduction des salaires, privatisation, réduction des effectifs dans la fonction publique) imposées par les institutions de
Brenton Woods sur la paupérisation et sur l'expansion du secteur informel, la baisse des revenus et le développement de la
pluri-activité, etc... . Les données recueillies ont permis de construire une image fine de l'économie informelle remettant en cause
certains a priori ou dogmes.
Toutefois à de rares exceptions près les analyse fournies se sont limitées à une approche de type économique, certes pertinente,
mais dont le caractère unidimensionnel rendait mal compte des logiques multiples qui caractérisent notamment l'organisation
sociale.
Un autre regard était donc nécessaire pour compléter les données économiques et tenter de comprendre de façon globale ou
holistique la dynamique du secteur informel.

Une dynamique sociale

Bien plus qu'un simple système économique produisant, échangeant et consommant biens et services « l'économie informelle »
intègre les champs social et économique. Contrairement à la vision dichotomique occidentale, l'économique et le social sont ici
intimement liés et il est d'ailleurs plus opportun de parler « d'économie sociale » ou « d'économie populaire » pour qualifier le
phénomène informel. L'économie populaire ne peut être envisagée comme une simple économie de la « débrouille »
individualiste, elle assure au contraire des services à la collectivité, notamment par une forme de redistribution des revenus au
travers de véritables systèmes de sécurité et de protection sociale.
Certains auteurs tel M. Penouil considèrent la dimension sociale comme prédominante : « Les activités informelles sont avant
tout une forme particulière de la dynamique sociale dans les sociétés en développement.».

D'une façon générale, on pourrait dire que le particularisme de « l'économie populaire » tient au fait qu'elle utilise les ressources
sociales, culturelles et économiques disponibles, qu'elle entretient avec la société et sa culture une relation étroite, tout en
assimilant de façon syncrétique des éléments de la modernité occidentale. Cette économie s'organise en réseaux complexes, à
la fois sociaux, financiers et économiques.
Contrairement à l'économie occidentale, la rationalité de l'économie populaire n'apparaît que lorsqu'on l'envisage dans sa
globalité. Non plus seulement dans l'observation d'indicateurs économiques mais aussi dans l'identification des logiques sociales
et représentations qui sous-tendent les comportements des « acteurs » ainsi que dans l'identification et la compréhension du
fonctionnement des réseaux sociaux et leur inscription dans l'espace et le temps.

L'approche « socio-anthropologique » telle que définie par J.P. Olivier de Sardan nous semble particulièrement adaptée à
l'acquisition de ce type de connaissance.

«J'entends par socio-anthropologie l'étude empirique multidimensionnelle de groupes sociaux
contemporains et de leurs interactions, dans une perpective diachronique, et combinant l'analyse des
pratiques et des représentations.»
«La socio-anthropologie fusionne les traditions de la sociologie de terrain et de l'anthropologie de terrain
pour tenter une analyse in situ des dynamiques de reproduction/transformation d'ensembles sociaux de
natures diverses prenant en compte les comportements des acteurs, comme la signification qu'ils
accordent à leurs comportements.»

Les recherches initiées par APFT sur l'économie populaire urbaine s'inscrivent complètement dans cette perspective.

Premiers résultats et perspectives

Le premiers résultats obtenus mettent en évidence l'importance des pratiques associatives et le rôle central qu'elles jouent dans
le développement de l'économie dite «informelle».
Ces associations représentent une transposition, en milieu urbain de la communauté villageoise rurale dont le modèle
d'organisation sociale reste dominant. Toutefois, en milieu urbain, la notion même de « famille élargie » évolue. La dimension
communautaire (solidarité d'appartenance) reste prépondérante mais la famille s'élargit en dépassant les critères traditionnels
(spatiaux, ethniques, lignagers,...). Le développement des pratiques associatives procède de la refondation d'une « famille plus
étendue » en réponse à la déstructuration de la famille traditionnelle, au refus de ses contraintes par les nouvelles générations, et
à l'indispensable adaptation aux conditions de vie urbaines.
Les associations constituent la trame qui structure l'économie populaire et c'est au sein de ce réseau que naissent et vivent les
activités marchandes et non marchandes, mais l'on ne connaît encore que peu de chose à leur sujet.

Quelle sont les différentes formes d'associations ?
Comment combinent-elles les éléments de la tradition et de la modernité ?
En quoi contribuent-elles à l'organisation de nouveaux modèles économiques ?
Dans quelle mesure ces formes associatives favorisent-elles l'émergence de nouvelles formes de sociabilité et de
pratiques économiques novatrices ?

Les activités informelles urbaines s'inscrivent dans une forme particulière de dynamique sociale capable à la fois d'invention et
de réinterprétation et dont les pratiques associatives sont l'expression. Le soutien aux réseaux associatifs constitue
probablement une piste féconde pour une aide au développement s'appuyant sur des initiatives locales déjà fonctionnelles en
lieu et place de projets « importés » dont on mesure aujourd'hui l'inadaptation.
Toutefois des interventions de ce type doivent être conçues sur base d'une connaissance fine des organisations, des logiques et
représentations sociales.

M. Romainville

Contact :
Cellule de Coordination
Tel : 32-2-650.38.31
Fax : 32-2-650.43.37
Email : mromainv@resulb.ulb.ac.be


QUELQUES REFERENCES

J.P. Olivier de Sardan, 1995, Anthropologie et développement, APAD-KARTHALA.
Peemans J.P., 1997, Crise de la modernisation et pratiques populaires, Zaïre-Histoire et Société, Paris, L'Harmattan.
Lautier B., 1994, L'économie informelle dans le tiers monde, Paris, La Découverte, Collection Repères n°155.


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