La Lettre du Continent
8 Juin 2000.
LES AFRIQUES PAYS PAR PAYS; GABON; N. 354
Lettres confidentielles...Sous la pression du Palais du bord de mer (presidence) autant que des deputes PDG du parti au pouvoir, le
premier ministre, Jean-Francois Ntoutoume Emane, ne veut pas se retrouver seul en premiere ligne, si la situation socio -politique se degradait... Aussi a-t-il adresse au mois de mars deux lettres confidentielles au ministre de l'Economie et des Finances, Emile Doumba, qui controle - seul - les flux financiers du pays. Ces missives, dont La Lettre du Continent a ete l'heureux destinataire (voir fac-simile sur notre site www.AfricaIntelligence.fr) sont a la fois des requisitoires et des mises en demeure. Elles ne font que confirmer que le "vrai patron" est bien le grand argentier Doumba... Dans la lettre du 14 mars 2000 (referencee 000175 PM/CGM) dont l'objet est le "Rapport de l'equipe locale de la mission technique d'audit des finances publiques", Jean-Francois Ntoutoume-Emane estime que "le travail produit par l'equipe locale ne repond que partiellement aux objectifs attendus". Ce qui est deja desagreable puisque la plupart de ses membres, comme Michael Adande, Didier Agaya, Christian Ngoua, Philippe Ongonwou-Dossou, Alexandre Engone Lawson, Remy-Jonas Gatsono... qui travaillent au Budget ou au Tresor, ont tous ete cadeautes de primes de 50 millions F CFA (voire de 75 millions F CFA pour l'expert Pierre Duro). Le premier ministre critique par ailleurs l'annulation par cette commission du paiement a hauteur de 7,8 milliards F CFA des prejudices commis par les victimes des evenements a caractere politique de 1990 a 1994, une decision enterinee par referendum. De meme, Jean-Francois Ntoutoume demande des explications sur l'annulation totale de la dette non comptabilisee traitee par l'audit, d'un montant de 51,9 milliards F CFA et sur les moratoires d'entreprises comme Gabristore ou Socofi. "D'autres chiffres sont minores, ecrit le premier ministre, et ne refletent pas la realite. A titre d'exemple, les moratoires payes apres audit s'elevent au total a la somme de 302,8 milliards F CFA au lieu de 176,8 milliards F CFA comme indiques par le document" de la Commission. "Le montant des redressements fiscaux qui representent pres de 50% des creances annulees est tre3 eleve, ajoute Jean-Francois Ntoutoume. Cette situation traduit une defaillance notoire des services des contributions directes et indirectes dans l'execution de leurs missions, notamment le suivi des entreprises. Etait-il necessaire d'attendre la realisation de cet audit pour se rendre compte que des entreprises devaient a l'Etat plus de 100 milliards F CFA", precise "naivement" le premier ministre qui demande au grand argentier d'utiliser d'autres corps de controle (controle d'Etat, Inspection des Finances, ministere de l'Equipement...) que celui des Impots pour conduire les investigations... La deuxieme lettre concerne "l'utilisation des surplus petroliers", evaluee a environ 133 milliards F CFA pour le deuxieme semestre 1999 et "unilateralement consacree au service de la dette". Le premier ministre reclame un collectif budgetaire et souligne que "le recours eventuel aux comptes offshore ne doit en aucun cas nous dispenser de l'enregistrement de nos recettes au Tresor public ou a defaut a notre Banque centrale. Toute autre pratique serait condamnable ou, a tout le moins, contraire a l'orthodoxie financiere et a la transparence...". Et au nom du "Pacte national de solidarite et de developpement", Jean-Francois Ntoutoume demande a Emile Doumba d'examiner tout particulierement: le financement des travaux de voirie urbaine, notamment a Libreville et d'autres voies de communication, la construction et l'equipement des ecoles, l'achat des medicaments et la provision pour le traitement du SIDA et d'envisager une augmentation du SMIG". Avec de telles "recommandations" et directives, "Jacky mille encyclopedies", comme on surnomme le premier ministre a Libreville, va finir par devenir reellement populaire !
Bollore: Qui tient les ports, tient l'Afrique
Vincent Bollore, le dernier "empereur d'Afrique", batit depuis une decennie son propre monopoly sur le continent, surfant sur les privatisations afin de recuperer le maximum de produits tropicaux (cacao, coton, cafe, caoutchouc, huile de palme...) pour remplir ses bateaux. Il s'est ensuite interesse a la gestion des reseaux ferres pour fixer le cout du transport des marchandises: Sitarail en Cote d'Ivoire, Regifercam au Cameroun, demain le reseau Dakar -Bamako, le CFCO au Congo-B...). Deja en situation dominante dans la plupart des ports de la cote ouest africaine pour l'acconage et la manutention, Bollore s'active aujourd'hui pour le controle de l'ensemble des activites portuaires. Un secteur ou il n'a plus qu'un seul concurrent serieux: le danois Maersk. Ces dernieres semaines, entre deux pianotages sur son ordinateur perso pour monter en puissance dans le holding de tete de la Maison Lazard (LC N.340), il s'est occupe, personnellement, des dossiers sensibles des ports africains. Le 26 avril dernier, Bollore etait a la table de Sassou II a Brazzaville. S'il laisse pour l'instant la SNCF remettre en fonctionnement le CFCO, il compte bien devenir, a terme, le vrai patron du port de Pointe-Noire, le plus strategique de la region pour les pays de l'hinterland comme le Centrafrique, le Sud-Cameroun, voire le Sud-Soudan, l'approvisionnement de Kinshasa... Il ne desinteresse pas pour autant de celui d'Owendo-Libreville, un peu plus haut. Mais la, le terrain politique est "mine"... Le president du conseil de l'OPRAG (Office des ports et rades du Gabon) n'est autre qu'Ali Bongo, fils du chef, et aujourd'hui ministre de la Defense. Ce dernier est a couteaux tires avec Idriss Ngari, son predecesseur a la Defense, aujourd'hui ministre des Transports et qui entend bien exercer toute sa tutelle ministerielle sur l'OPRAG. Voila la petite histoire pour la "galerie" exterieure. Pour les inities, l'affaire est autrement plus sensible: les deux hommes s'affrontent pour le leadership du Haut Ogooue, fief du pouvoir. Ngari est a la tete du clan de Ngouoni (village maternel d'Omar Bongo) contre le clan de Bongoville, bastion d'Ali et village paternel du chef de l'Etat. Bongo-fils compte bien aujourd'hui faire rentrer Maersk dans le "jeu" pour la privatisation de l'OPRAG. Le joker de Vincent Bollore sur place est le tout-puissant president du Senat, Georges Rawiri, dignitaire de la GLNF (Bineau), qui lui est associe dans Someport-Wallon. De plus, "Florence", la fille de "Georges", est mariee a Laurent Binet, fils de Jean-Pierre Binet, beau-frere de Bollore. Famille, famille... Mais il y aura appel d'offres ! Au Cameroun, Bollore n'a pas de "parent" mais de puissants allies a la presidence et dans les milieux d'affaires avec Claude Juimo Monthe, president de la CCIM (Chambre de commerce) et James Onobiono (tabac). Il a egalement recupere du groupe Rivaud deux grosses societes forestieres (SIBAF et SFC) et s'est depuis investi dans l'huile de palme (Safacam et Socapalm). Mais, surtout, il entend bien controler l'essentiel des transports terrestres de ce pays. Apres la Regifercam, il va reprendre la concession du terminal containers du port de Douala, dont il avait effectue les travaux de dragage. Objectif: assurer toute la logistique des equipements de la future exploitation du petrole du sud du Tchad (voir page 7) et de la construction de l'oleoduc Doba/Kribi. De fabuleux marches en perspective... En Afrique de l'Ouest, ses societes assurent deja en Cote d'Ivoire l'essentiel de la manutention et du transport maritime (en particulier les vracs). A Dakar, il est deja en stereo aupres du nouveau president Wade: Pierre Aim - son "poisson pilote", comme il dit - a toujours ete le plus chaud partisan du nouveau chef de l'Etat et son "Monsieur Afrique", Michel Roussin, qui a ete recu en audience a la presidence a Dakar le 16 mai a lui-meme organise, en tant que president du comite Afrique du MEDEF, une super reunion pour Wade avec les chefs d'entreprises, le 25 mai a Paris. Projets: la reprise de la voie ferree Dakar/Bamako et le renforcement de la presence du groupe au port de Dakar.
Le FMI, toujours plus pres.
Apres la mission conduite fin mars par Jacob Gons et Francois Jacolin a Libreville, c'etait au tour du representant des pays francophones au conseil d'administration du Fonds, le gabonais Alexandre Barro-Chambrier, de se rendre au Gabon du 22 mai au 5 juin. Cette fois, il ne s'agissait plus de mener les consultations relatives a l'article IV du Fonds, mais bien de discuter d'une reprises des prets du FMI au Gabon. Les discussions devraient se poursuivrent a la fin de cette semaine a Washington avec le ministre de l'Economie et des Finances, Emile Doumba, qui se rendra dans la capitale americaine pour l'occasion. Le dialogue tourne toujours autour d'un Stand-By Agreement de 18 mois dont le montant reste a negocier, mais sera vraisemblablement inferieur a 80 millions $.
Guy-Rufin Mpouho.
Comme il l'avait promis au moment de sa reelection, le president Omar Bongo s'occupe de sa famille. Apres la nomination de ses deux enfants, Christian Bongo, directeur a l'UGB (Credit Lyonnais) et Alex-Bernard Bongo, comme charge d'etudes au ministere du Commerce et de l'Industrie, c'est son petit neveu, Guy-Rufin Mpouho, qui a ete appele pour assumer la fonction de deuxieme fonde de pouvoir au Tresor public. Fils aine de Julien Mpouho-Epigat, neveu direct du chef de l'Etat et ancien ministre de la Defense et du Petrole, Guy-Rufin Mpouho, 38 ans, occupait depuis 1993, le poste d'administrateur general adjoint du FODEX, charge de la compatibilite et de la tresorerie. Pressenti il y a trois ans pour diriger la SGPP (Societe gabonaise d'entreposage des produits petroliers), cet inspecteur des finances, diplome de l'universite de Laval (Quebec) et de Paris I-Sorbonne, rejoint finalement les Finances, son corps d'origine.