Le sujet n'est plus tabou. Il était récemment à Abidjan au centre d'une conférence internationale.
Il n'y a pas très longtemps, parler en public de la réforme de la zone franc était considéré comme une hérésie scientifique. Décidément, les temps évoluent. Les idées aussi. Au point que du 28 au 29 octobre 2004 s'est tenue à Abidjan, en Côte d'Ivoire, une " conférence internationale sur la réforme de la zone franc ", sous le parrainage du ministre d'Etat ivoirien, ministre de l'Economie et des Finances, Paul Antoine Bohoun Bouabre. Pour réfléchir sur ce sujet naguère tabou, d'éminentes personnalités du monde universitaire venues de France, du Cameroun ( le Pr Touna Mama et le Dr Désiré Avom de l'Université de Yaoundé II ), du Niger, du Sénégal, du Congo, du Gabon, du Burkina Faso, entre autres. Les opérateurs économiques étaient également associés à la réflexion.
Tout comme le président du Comité scientifique, le Pr Tchétché N'Guessan, le parrain des assises, Paul Antoine Bohoun Bouabre a relevé que " le débat autour de la réforme de la zone franc ne devrait pas être un sujet tabou. Certes, les pouvoirs et les " mystères " de la monnaie sont tels que l'on a parfois peur d'en parler. Cependant, expliquer les fonctions de la monnaie dans l'économie d'un pays doit être un exercice banal pour ne pas dire normal. Mieux, la monnaie est pour le corps socio-économique ce que le sang est pour le corps humain : sa quantité et sa qualité importent donc et pour cela, les spécialistes doivent en parler sereinement et sans tabous ", dira le patron de l'Economie et des Finances de Côte d'Ivoire.
Les travaux d'Abidjan ont examiné les propositions de réforme telles qu'elles apparaissent à ce jour tant au plan institutionnel qu'à celui de la gouvernance des institutions et leur insertion dans la contexte général des rapports et autres accords franco-africains dont les accords monétaires sont solidaires. De ces travaux et des débats qu'ils ont suscités, il ressort que les organes et institutions de la zone sont soumis à des intérêts stratégiques contradictoires. En conséquence, les règles, les mécanismes de contrôle et de gouvernance importent et la réforme devrait pouvoir exposer les organes non seulement aux sanctions économiques des utilisateurs des services monétaires, mais aussi à celles des institutions nationales qui en ont la vocation et l'expérience.
Communications
En plénière, le Pr Pascal Salin, s'interrogeant sur la légitimité des fondements de la zone franc, a répondu par l'affirmative mais a précisé que si ces fondements sont légitimes, cela ne signifie pas qu'ils sont immuables. Aussi, selon lui, des réformes sont-elles envisageables : elles sont aussi bien techniques que fondamentales. Parmi ces dernières, on peut même envisager de sortir du compte d'opération du Trésor français, d'abandonner le change fixe (1 euro égal 655,957 F CFA), d'accorder le maximum d'indépendance à la Banque centrale, instaurer une concurrence entre les monnaies en laissant les consommateurs des services monétaires faire les choix qui leur conviennent, mais il faut toujours se poser la question de savoir : on réforme pour quoi faire, pour quel but, pour satisfaire qui ? Et en l'espèce, l'utilisateur des services monétaires et financiers doit être la préoccupation essentielle.
Commentant l'intervention du Pr Salin, le Pr Ondo Ossa a indiqué qu'il faudrait abandonner le change fixe du moment où le compte en capital n'est plus la contrepartie du compte d'opération courant.
Le Pr Moustapha Kassé s'est pour sa part demandé si le temps des mutations pour le franc CFA est arrivé. Pour lui, tous les systèmes ont une durée de vie optimale au-delà de laquelle ils disparaissent. Raison pour laquelle au lieu d'attendre une mort naturelle du franc CFA avec le cortège de coûts liés à son agonie, il faut le réformer maintenant parce qu'il est devenue caduque. Et pour cause : surabondance de réserves de change et de liquidité bancaire mais déficit chronique de financement ; rigidités des instruments de politique monétaire dans un environnement en mutation qui privilégie la flexibilité ; extraversion de la zone franc avec des échanges intra-zones plutôt orientés à la baisse. Notant ces paradoxes, le Pr Touna Mama en a ajouté deux autres : inconvertibilité des F CFA BCEAO/BEAC ; zone franc alors que le franc français n'existe plus.
Tirant les leçons, le Pr Touna Mama déclare que la zone franc comme institution doit être revisitée à la suite d'un travail technique fait par les techniciens des ministères des Finances des pays de la zone. Les réformes nécessaires seront présentées aux chefs d'Etat de la zone. Pour Touna Mama, la zone franc a permis une certaine discipline monétaire. Les réformes devraient aujourd'hui aller dans le sens d'une bonne monnaie convertible. Elles devraient aussi assurer l'adaptation du F CFA par rapport à la conjoncture. Donc, lui donner une plus grande flexibilité. Comme c'est le cas avec l'euro, qui évolue régulièrement et sa valeur est donnée par rapport au marché. Le fonctionnement du F CFA doit être souple. C'est ainsi que l'idée d'un taux de change ajustable a été avancée. Il a été proposé en outre la réduction du taux de rétention des réserves des banques africaines au Trésor français (ce taux est actuellement de 65%). Ce taux, conclut-il, peut être ramené à 50%. Ce qui donnerait plus de moyens aux économies qui en ont grand besoin pour financer leur développement, tout en garantissant la convertibilité du F CFA.