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Les damnés de l'or noir
Auteur:  Semba Diallo  | Date: 1 Mars 2002  | Réactions ()
Section: Gabon/Afrique  | Source:  Le Marabout

Pour s'en sortir, l'Afrique n'a plus beaucoup d'idées. Mais elle a du pétrole. Et si l'Occident daigne encore la regarder, c'est surtout pour ses alléchantes réserves de brut. Car le pétrole est cette chose stratégique qui fait, de temps à autre, sortir les F16 de leur hangar pour de lointaines missions chirurgicales. cartoon
Larguée dans tous les domaines, l'Afrique reste un continent pétrolier plein d'avenir. Avec des matières premières végétales et minérales qui ne valent plus un clou et une production industrielle proche du zéro, l'Afrique "utile" se résume désormais à ses gisements d'hydrocarbures. Certes, il n'y a pas de pays africains dans le classement mondial des dix premiers pays producteurs de pétrole. Mais, sur notre continent, les compagnies occidentales multiplient les découvertes prometteuses. Sur terre, comme au Tchad ou au Soudan ou en haute mer, tout au fond de ce golfe de Guinée qui fait actuellement baver d'envie toutes les grandes firmes pétrolières du monde. Chevron, le deuxième groupe pétrolier américain, annonçait récemment la mise en exploitation d'un gisement, situé au large de l'Angola, qui pourrait fournir 250 000 barils/jour d'ici à 2004.
Sur le continent naissent de nouveaux Eldorado comme la Guinée équatoriale qui a enregistré en 2001 un taux de croissance de 53% (voir encadré) grâce à une production pétrolière dont la hausse a fait un trou dans le plafond. On commence aussi à évoquer sérieusement les gisements de gaz naturel de l'Afrique australe. Sasol, une firme sud-africaine spécialisée dans la Chimie, devrait commencer cette année la construction d'un oléoduc de 850 kilomètres, afin d'acheminer en Afrique du Sud du gaz extrait au Mozambique voisin.
Le pétrole africain est non seulement abondant, mais il offre d'intéressants avantages. Il est peu coûteux et "les deals" entre États et compagnies sont souvent d'une extraordinaire souplesse. Le pétrole du Nigeria est par exemple l'un des moins chers à extraire au monde et les multinationales dictent leurs conditions à ce grand pays fragile. En se tournant vers les producteurs africains, les pays occidentaux entendent diversifier leurs sources d'approvisionnement et amoindrir leurs dépendances à l'égard d'un Moyen-Orient en pleine ébullition. Les États-Unis comptent ainsi doubler au cours des dix années à venir la part de l'Angola dans leurs importations totales de brut, de 7 à 14%. Plus de 60% du pétrole qu' Elf produit dans le monde provient déjà d'Afrique et cette part devrait encore augmenter. Voilà donc, pour une fois, un truc qui marche sur ce fichu continent où rien ne va. Sauf que le pétrole en Afrique ressemble fort à une malédiction. Les pays qui possèdent de l'or noir sont non seulement des pays de misère comme les autres, mais, en plus, ils connaissent dans leur grande majorité des conflits armés.

Elf-service
Après plusieurs décennies de pompage et des milliards de barils exportés, force est de constater que très peu d'Africains ont vu la belle couleur verte des pétrodollars. Les Gabonais en savent quelque chose. Pendant 30 ans, Elf a pompé du brut dans l'éponge à pétrole qui tient lieu de territoire à ce pays d'un million d'âmes. Sur le papier, le Gabon est un pays au revenu par habitant à quatre chiffres. C'est l'un des rares pays dans ce cas en Afrique sub-saharienne. A priori, le Gabon devrait donc offrir à tout ces citoyens une vie matérielle décente.
Il n'en est rien. Comme Abidjan ou Nairobi, Libreville a ses bidonvilles, les "matitis". Le Gabon est aussi habitué à ces rapports institutionnels et démoralisants qui jettent sur la misère humaine la froide lumière des mathématiques. Selon une enquête du gouvernement gabonais publiée en juin 2001, 28% des enfants de moins de cinq ans "souffrent de malnutrition chronique", dont 7% "sous sa forme sévère". Seulement 17% des bébés de 12 à 23 mois sont vaccinés contre les maladies infectieuses les plus courantes. Près de 65% des ménages ruraux n'ont pas accès à l'eau potable... Avec 2 100 milliards de francs cfa de dette extérieure, le Gabon est aussi un pays endetté jusqu'aux cheveux.
Mais le pire reste sans doute à venir. Dans une dizaine d'années, l'émirat du golfe de Guinée risque d'être en panne de brut. Au cours des trois dernières années, la quantité d'or noir extraite de son sous-sol est passée de 18 millions de tonnes à 11 millions de tonnes. Et les prévisions sont très pessimistes : 9 millions de tonnes en 2003 et une production négligeable en 2010.
Après trois décennies d'euphorie pétrolière, le Gabon n'a donc plus un rond devant lui. Comment en est-on arrivé là ? Sans accuser Omar Bongo de s'en être mis plein les poches Smalto, on peut tout de même, à la lecture de ce bilan très négatif, douter de ses qualités de bon gestionnaire. Bongo ne fait pas dans la rigueur "jospinienne". Doué pour gérer ses affaires familiales et personnelles, Omar semble moins à l'aise quand il s'agit d'équilibrer les comptes de la collectivité.

Brut et brutalités
Dans son malheur, le Gabon a eu de la chance : c'est un pays en paix. En 1999, Bongo a reçu le prix de la stabilité du Conseil des entreprises américaines en Afrique. Rares sont les dirigeants de pays pétroliers africains qui pourraient prétendre à pareille récompense. Les pétrodollars sont comme la bonne sauce : ils aiguisent furieusement les appétits et déclenchent immanquablement de violentes batailles de fourchettes autour de la gamelle de la rente.
Au Nigeria, l'épopée pétrolière s'est accompagnée d'une farandole de putschs et de régimes martiaux. Ce n'est pas l'amour immodéré de la patrie qui a provoqué cet embouteillage de galonnés aux portes du pouvoir nigérian. Mais bel et bien la rente pétrolière. Le gâteau était trop appétissant. Au total, sur les 350 milliards qu'a rapportés le pétrole depuis le début de son exploitation industrielle au milieu des années 60, 100 milliards de dollars ont été détournés. A lui seul, feu Abacha a "bifurqué" 4 milliards de dollars que Obasanjo tente aujourd'hui de rapatrier au pays. La bonne presse nigériane accuse son prédécesseur, Ibrahim Babangida, d'avoir quitté le palais présidentiel d'Aso Rock avec 12 milliards de dollars. Aujourd'hui, le revenu par habitant du Nigeria est de 283 dollars. Juste un peu plus que celui du paysan burkinabè qui n'a pourtant rien d'autre à offrir au marché mondial qu'un peu de millet et de coton. Cherchez l'erreur...
Comme au Gabon, la population nigériane a donc perdu sa chemise au grand jeu du brut. Le pétrole a transformé la politique en clientélisme et démantelé une agriculture qui n'arrive plus à garantir au pays son autosuffisance alimentaire. Le pétrole a en plus agi comme un puissant facteur de déstabilisation. Il fut l'un des principaux enjeux de la guerre du Biafra. Aujourd'hui, la région orientale du Nigeria connaît toujours une situation insurrectionnelle. Les "communautés" s'opposent aux multinationales "pour un meilleur partage des revenus pétroliers". cartoon
Mais cette version des faits est encore très idyllique au regard de la réalité. Car la bataille ne se déroule pas uniquement entre les bonnes "tribus" spoliées et les méchantes multinationales. C'est pire. Les multinationales sont méchantes, c'est un fait. Mais on se bat aussi entre "frères" africains pour le contrôle de terres qui recèlent, en plus de la mémoire des ancêtres, des champs de pétrole inexploités. "Les chefs locaux sont extraordinairement cupides. Ils veulent tout le temps de l'argent. De l'argent, rien que de l'argent", confiait récemment, à un quotidien américain, le responsable de Chevron dans la région du Delta. Les autres grands pays pétroliers situés au sud du Sahara connaissent, eux aussi, des situations instables et violentes. Le brut finance l'un des camps de l'interminable guerre angolaise. Au Congo voisin, Elf a arrosé Sassou et Lissouba lors de leur terrible bras de fer, à Brazzaville en 1997.

Accélérateur de guerres
Les "jeunes" pays pétroliers ne sont pas mieux lotis. Au Soudan, le pétrole est une histoire toute neuve. Mais le "oil rush" a déjà fait monter de plusieurs degrés la guerre soudanaise. Sans en être le moteur - Karthoum et la SPLA n'ont pas attendu les derricks pour se taper dessus -, le pétrole a néanmoins joué le rôle d'un accélérateur. En seulement deux ans, le Soudan est passé d'une production nulle à 250 000 barils/jour. Effet immédiat : Khartoum a réduit sa facture énergétique de 230 millions de dollars et multiplié son budget de la défense par deux. Ici aussi, le pétrole a tendance à mettre tout le monde sur un égal pied de saloperie. Déplacement de populations, villages incendiés, terreur comme stratégie militaire ne sont pas l'apanage des ignobles islamistes du Nord. Dans un de ses derniers bulletins d'informations, Médecins sans frontières mettait dos à dos militaro-islamistes et rebelles sudistes. Zone riche en pétrole, la région de Bentiu a connu, de juillet à septembre 2000, "des combats entre factions pro-gouvernementales puis entre factions Pro-SPLA et pro-Kartoum". "Chaque force ayant remporté la victoire s'est livrée à des représailles massives contre les biens et les personnes des villages conquis", note l'ONG.
D'un côté comme de l'autre, le pétrole est devenu un enjeu militaire. Les "Sudistes" font tout pour rendre impossibles les forages tandis que les "Nordistes" nettoient les régions pétrolifères pour assurer un maximum de tranquillité aux entreprises qui en extraient l'huile.
James Wolfenson a beau traiter "d'hystériques" les opposants au projet pétrolier tchado-camerounais de Doba, ces derniers ont raison de s'inquiéter. Sans pétrole, le Tchad est déjà un pays en guerre. Ses dirigeants ne brillent ni par leur probité ni par leur raison. Le pétrole ne risque-t-il pas de creuser un peu plus les rancoeurs et les différends entre Tchadiens ? Oui, mais sans le pétrole, il n' y aurait pas développement et de quel droit peut-on refuser à un pays de se développer ? Mais le médicament n'est-il pas plus mauvais que la maladie ? La discussion peut durer comme cela des heures et des jours. Pour sa part, Le Marabout tient seulement à vous donner ce conseil d'ami : vous habitez un paisible coin d'Afrique et vous venez de trouver un gisement de pétrole dans votre jardin. Rebouchez vite le trou et, dans la tombe, emportez votre secret. C'est encore le meilleur moyen de garantir la paix à vos chers enfants.

S.D.

Biais
"Les crottes du diable"

cartoon
"Les crottes du diable". C'est sous cette forme expressive qu'un haut fonctionnaire d'un pays en voie de développement a décrit l'or noir au professeur américain Terry Karl, auteur de l'excellent "The paradox of plenty : Oil boom and Petrostates". Ce fonctionnaire à l'esprit imagé n'était pas africain mais... vénézuélien, manière de rappeler que la malédiction pétrolière n'est pas l'apanage des seuls pays du continent noir.
L'Afrique se distingue cependant par les nombreux exemples de mauvaise gestion pétrolière qu'elle est capable d'aligner : Nigeria, Angola, Congo-B, Gabon, Guinée équatoriale et on en passe. Face à ce gaspillage de pétrodollars, les ONG occidentales et la Banque mondiale auraient la solution miracle : les pays pétroliers africains sont priés d'imiter la Norvège, qui place chaque année une partie des dividendes de ses hydrocarbures dans un "Fonds pour les générations futures". Recette évidemment inapplicable en Afrique pour une raison simple : lorsque la moitié de votre population a moins de 20 ans, les investissements durables sont le cadet de vos soucis. Il vous faut du cash, et vite !
Or le pétrole n'est pas une ressource immédiatement monnayable : il faut plusieurs années d'exploration pour trouver des gisements, et encore des années pour les exploiter. Pour réduire au maximum ces délais, et disposer d'argent tout de suite, les nomenclatures africaines ont prévendu le pétrole encore en terre. La majorité des barils extraits aujourd'hui dans le Golfe de Guinée ont été vendus il y a bien longtemps, et les bénéfices employés à gagner les élections, à acheter des armes, etc. Difficile, dans ces conditions, de remonter la pente et de constituer une cagnotte pour les petits-fils…

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