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Bongo peut-il encore être patriote?
Auteur:  BDP-Gabon Nouveau  | Date: 5 Janvier 1999  | Réactions ()
Section: Analyses et Opinions

Montclair, USA (BDP, 5 janvier 1999) - La question du patriotisme de Bongo est peut-être la plus importante que les Gabonais et ceux qui observent notre pays de l'extérieur doivent se poser aujourd'hui. Au vu du bilan désatreux de Bongo après trente et une années de pouvoir sans partage, l'observateur averti ne pourra qu'émettre des doutes quant au patriotisme de Bongo. La conclusion la plus immédiate consiste donc à reconnaître tout de suite que Bongo n'est pas patriote.

Comment le patriotisme se définit-il?

Le Petit Robert définit le patriotisme comme "l'amour de la patrie; le désir, la volonté de se dévouer, de se sacrifier pour la défendre (…)". Etre patriote c'est donc avant tout:

1) Se soucier de l'intérêt national, qui doit être placé au devant de l'intérêt personnel
2) Servir son pays dans la mesure de ses capacités.
3) La capacité de se sacrifier pour le bien-être de son pays.

Ainsi, parler de patrie ce n'est pas parler uniquement de l'état et de ses institutions, mais c'est aussi parler du peuple. Parce qu'il ne peut y avoir d'état sans peuple, l'état, quand il existe, doit se plier à la volonté du peuple. Etre patriote donc c'est avoir la capacité de faire une distinction entre l'intérêt de l'état et celui du peuple. En d'autres termes, puisqu'il ne peut y avoir d'état sans peuple, le patriote ne se bat donc pas pour le bien de l'état, mais plutôt pour le bien ultime du peuple. Le dévouement du patriote devient donc un dévouement pour le peuple, et non un dévouement pour l'état. Quand on se dévoue uniquement à l'état, on devient forcément un dictateur car l'on constitue un frein à l'établissement par le peuple du genre d'état qu'il souhaite construire pour lui-même. Puisque c'est le peuple qui fait l'état, et non l'état le peuple, faire de l'état l'élément le plus important de son pouvoir revient donc à imposer au peuple une dictature de l'état.

Cet antagonisme entre l'intérêt de l'état et l'intérêt du peuple ne peut donc mener qu'au conflit car il pousse le peuple à sans cesse vouloir réaffirmer son droit et sa prévalence naturelle sur l'état. Dans ce contexte, tout conflit entre le peuple et l'état ne peut être que le synonyme d'une dictature de l'état envers le peuple qui l'a créé, un peu à la manière d'un fils se retournant contre ses parents. Dans le cadre du débat politique, l'on comprend qu'il n'y a que dans un système pleinement démocratique que l'état est soumis à la volonté populaire. En élisant ses représentants, le peuple créé l'état. Cet état se doit donc d'être le simple prolongement de la volonté populaire à un moment donné de l'histoire.

Philosophiquement, l'on pourrait dire que l'état n'est pas une donnée constante. En fait, aucun pays ne saurait se targuer d'avoir jamais eu un état permanent. L'état est une donnée changeante qui mue et se transforme selon les humeurs du peuple. C'est cela qui, en dernière analyse, distingue l'état dictateur de l'état démocratique. L'état dictateur veut imposer son éternité au peuple car il veut se préserver, même quand l'humeur du peuple est au changement. L'état démocratique lui accepte de s'auto-détruire, pour permettre au peuple non seulement de se renouveler, mais aussi de renouveler sa manière de s'organiser au travers de l'état. On peut donc dire que le peuple change d'état à chaque élection ou à chaque fois qu'il se choisit un leader car c'est la seule voie par laquelle ce peuple peut souverainement se renouveler et changer la manière dont il s'organise au travers de l'état. Le peuple est comme un organe, une cellule biologiquement organisée. Il lui faut se renouveler, se reconstituer. Comme un serpent, le peuple aime muer de temps en temps pour quitter sa vieille peau et s'installer dans une peau plus neuve. Quand l'état n'accepte pas le désir de renouvellement du peuple, ce peuple est étouffé. L'aboutissement est donc le plus souvent conflictuel car le peuple se sent alors le devoir de détruire son état, c'est-à-dire de s'auto-détruire pour achever sa mue.

Cette auto-destruction peut prendre les formes bénignes d'une simple manifestation populaire ou une élection programmée. Elle peut également se faire de manière plus violente, au travers d'une guerre civile par exemple. Mais il y a une autre forme d'auto-destruction que l'on ne voit pas souvent quand un état est momentanément plus fort que le peuple. Cette auto-destruction est celle du découragement, de la perte d'espoir et du refuge dans l'immobilisme socio-culturel et économique. Parce qu'elle est psychologique, cette dernière forme d'auto-destruction est la plus dangereuse de toutes. Tandis que les deux premières formes peuvent aboutir plus rapidement à une auto-destruction qui peut plus vite amener à l'établissement d'un nouvel état, l'immobilisme de la dernière, lui, finit par plonger le peuple dans le refus de produire, le fatalisme, le sentiment d'impuissance, choses qui à long terme ne permettent pas au peuple de se concentrer sur son développement. Un peuple vivant sous un état dictateur court donc le risque de perdre l'envie de se renouveler et, une fois ce sentiment enraciné, ce peuple regressera au lieu d'avancer. Son auto-destruction sera donc irréversible car ce sera une auto-destruction passive, qui ne porte en elle aucune vigueur recréatrice. C'est à cet état de végétation que Bongo compte conditionner les Gabonais.

Au Gabon, le discours politique de Bongo et de ceux qui le soutiennent (notamment la France) semble s'articuler surtout autour du besoin de sauver l'état contre l'anarchie populaire. En réalité, ce que Bongo et ses alliés craignent, ce n'est pas l'anarchie populaire, mais plutôt la destruction de l'état de rente qu'ils ont établi au Gabon. Ce qui leur fait peur c'est la naissance d'un état de droit fonctionnant sur des principes démocratiques car un tel état ne laisse aucune place à la dictature d'un chef et ne supporte aucune malversation. Ce que Bongo et ses alliés veulent donc c'est la préservation de l'état Bongo, seule structure capable de protéger leurs intérêts mutuels. Or, un tel état ne peut survivre que s'il est dictateur. En basant sa campagne présidentielle sur la nécessité de maintenir la paix au Gabon, Bongo voulait sans doute dire qu'il était nécessaire pour la survie du système Bongo qu'il restât au pouvoir. Il était en fait en train de nous dire que si on le chassait du pouvoir, c'est lui qui troublerait la paix du pays. Il a par conséquent crié à tous ceux qui voulaient l'entendre que sans lui, le Gabon sombrerait dans l'anarchie de la guerre ethnique. Si cela avait été dit par quelqu'un d'autre que Bongo, nous aurions bien voulu le croire, mais seulement, nous n'y arrivons pas quant il s'agit de Bongo. Pourquoi?

Pour qu'il y ait paix au Gabon, il faut que le peuple ait la capacité de se renouveler. En se renouvelant, le peuple renouvelle donc ainsi forcément son état. Or, au Gabon, la volonté populaire est sans cesse bafouée par Bongo. Ce bafouement de la volonté populaire est donc le signe évident que l'état Bongo est un état qui refuse de se laisser "détruire" par le peuple selon des procédés pacifiques. Et c'est à ce niveau précis que le bas blesse. La paix ne peut subsister que dans un contexte où la volonté populaire existe. En refusant au peuple le droit de renouveler son état, Bongo met forcément ce peuple dans une position antagoniste qui, tôt ou tard, poussera ce même peuple à vouloir réaffirmer sa préeminence sur l'état, donc à détruire Bongo. En d'autres termes, Bongo a planté lui-même les graines de sa destruction car tôt ou tard, ce peuple se renouvellera. C'est une nécessité naturelle, l'on pourrait même dire organique.

Pour un leader choisi par son peuple, la question fondamentale ne peut donc que s'articuler autour du sentiment patriotique de ce leader. Défendre les intérêts de la patrie ne consiste pas uniquement à défendre ces intérêts contre une agression externe. Cette défense doit également garantir que le leader laissera le peuple "détruire" l'état qu'il dirige, quand cet état ne correspond plus à ses aspirations du moment.

Le manque de patriotisme de Bongo a commencé en 1967 lorsque, avec l'aide de la France, il usurpa le pouvoir du peuple. Puisqu'à cette époque les institutions du pays prévoyaient le renouvellement du président, il n'était point besoin de les transformer pour assurer la prise de pouvoir de Bongo. Evidemment, l'on sait que, si en 1967, Bongo, sans manigance, s'était présenté à une élection démocratique sous l'ancienne constitution, le pays lui aurait ri au nez. Il n'aurait jamais pu se faire élire à quoi que ce soit. Mais ce n'est pas tout, en supprimant le multipartisme et les libertés d'expression en 1968, Bongo s'assurait en même temps que le peuple n'aurait plus les moyens de se renouveler et de renouveler son état. Pour bien asseoir la dictature de l'état, Bongo s'armait alors d'une garde présidentielle dont le but était d'assurer, non pas la défense de la patrie, mais plutôt de garantir la survie d'un état réduit à la plus simple expression d'un individu et de son pouvoir autocratique. Ainsi, le Gabon se retrouva, non plus avec un état, mais plutôt avec… Bongo! L'état despotique de Bongo a donc empêché la mue populaire depuis maintenant 31 ans; il compte continuer à le faire pendant les septs années qui viennent, et probablement pendant plus longtemps encore. Bongo a probablement envie d'imiter Houphouët.

"Seuls les imbéciles et les fous ne changent pas", avait dit quelqu'un. Bongo est-il capable de changer? Les Gabonais savent pardonner, et nous sommes sûrs qu'ils pourraient oublier les trentes années de débacle sous Bongo si ce dernier pouvait enfin faire ce que le peuple attend de lui. Seulement, la question demeure: Bongo pourrait-il, pour une fois, faire preuve du genre de patriotisme qui épargnerait à notre pays les âpres réalités d'une confrontation entre un état dictateur animé par le désir de se préserver, et un peuple désireux de se renouveler?

Par quoi pourrait s'exprimer le patriotisme de Bongo aujourd'hui?

1) Par une reconnaissance du fait qu'il a fait ce qu'il a pu et qu'il devrait désormais laisser la place à d'autres afin de donner à notre pays la chance de pouvoir récupérer de trentes années de régression socio-économique, politique et culturelle. Oui, reconnaissons-le-lui, Bongo n'est pas un intellectuel. A ce titre, son arrivée au pouvoir en 1967 ne se justifiait pas par une compétence particulière qui lui eût été reconnue par le peuple. En fait, son manque d'instruction pouvait laisser prévoir le désastre économique que le Gabon connaît actuellement. Cependant, tandis que dans les années 60-70, l'on pouvait encore accepter d'avoir des présidents sans éducation, aujour'hui nous ne pouvons plus nous le permettre. De nos jours, la globalisation avec ses compexités économiques nécessite un leadership éduqué aux mécanismes économiques internationaux. Il nous faudrait ce que l'on appelle communément des technocrates pour sortir notre pays du gouffre économique et financier dans lequel Bongo l'a plongé. La gestion d'un pays moderne passe par là. Nous ne pouvons pas continuer à gérer notre économie comme on le fait avec sa basse-cour.

Aujourd'hui, de nombreux Gabonais proches du pouvoir disent: "Laissez tomber la politique, laissez encore une chance à Bongo et préoccupez-vous plutôt de l'entrée de notre pays dans la société de communication et des grands réseaux mondiaux tels l'Internet et autres". Pour ceux qui tiennent de tels discours, avoir Internet au Gabon, c'est cela le développement économique. Merci Yaya Bongo. Ils ne se rendent même pas compte qu'ils sont en train de mettre la charrue avant les boeufs. En effet, comment peut-on entrer dans le marché international des communications alors même que dans le pays:

a) les Gabonais, à défaut de pouvoir s'acheter un ordinateur, n'ont même pas accès au téléphone,

b) les Gabonais doivent, pour regarder la coupe du monde, s'agglutiner dans des cases d'écoute,

c) le Gabon n'a que 626 km de routes bitumées sur les miséreux 7600 kilomètres dont le pays dispose,

d) les Gabonais de Port-Gentil sont presque totalement enclavés par le manque d'accès terrestre,

e) l'espérance de vie n'est que de 50 ans,

f) un enfant sur 10 meurt avant la puberté (90/1000),

g) pour deux personnes qui naissent, une personne meurt (28/1000 naissances contre 13/1000 décès, ce qui explique la faiblesse de notre population),

h) 50% de nos femmes sont analphabètes,

i) 20% de Gabonais sont au chômage?

Dans quelle société de communication les Gabonais vont-ils pouvoir entrer alors que les structures de base qui pourraient soutenir notre économie n'existent même pas encore? A moins que Bongo et ses amis ne pensent qu'à ces 2% qui sucent déjà tout l'argent du pays? C'est fort probable.

2) Par une démission en bonne et due forme. Devant un bilan aussi catastrophique après trente années de pouvoir dans un pays qui fut riche, ne conviendrait-il pas, pour Bongo d'en tirer les conséquence patriotiques qui s'imposent? La première, la plus sûre serait une démission pure et simple qui permettrait au pays de supprimer l'état Bongo pour le remplacer par un nouvel état, plus au courant des mécanismes de gestion d'un pays moderne ou aspirant à la modernité dans un contexte économiquement compétitif. Une telle démission serait à même de garantir la paix tout en assurant une transition vers un état plus respectueux des droits du peuple et de la nation. Tout ce que Bongo ferait ici c'est accompagner cette transition pacifique dans le respect du jeu démocratique.

3) Bongo pourrait patriotiquement accepter une modification de la constitution qui ferait de lui un président symbolique à qui l'on retirerait tout pouvoir de décision politique, économique ou militaire. Ceci pourrait également épargner au pays des bains de sang (voir votre article précédent intitulé "Pax populus ou pax bongolus: quelle paix pour quel Gabon?").

Tout autre solution ne saurait répondre aux aspirations fondamentales du peuple. Le calme actuel au Gabon ne devrait pas tromper Bongo en lui faisant croire que c'est un calme qui veut dire que les Gabonais veulent encore de lui. C'est un calme imposé par la dictature, la peur, la delation. La preuve: les étudiants de l'étranger ont plus peur que jamais de parler parce qu'ils ont peur de se faire supprimer la bourse. Au pays, les employés de l'administration ont plus que jamais peur de s'exprimer parce qu'ils ont peur de perdre leur emploi et d'être brimés. La population elle-même est fatiguée de protester après près de 10 ans de manifestations politiques visant à montrer à Bongo que l'heure de partir était arrivée. Que faudrait-il donc à Bongo pour qu'il sache que ce que les Gabonais ont exprimé au cours de ces dix dernières années était leur désir de changer d'état? Cette population fatiguée ne lui a donc pas donné le chèque en blanc qu'il croit posséder suite aux dernières élections. C'est un chèque saturé et raturé. Il est inutilisable. Tôt ou tard, Bongo sera jugé pour faux et usage de faux s'il ne rend pas sa souveraineté au peuple. Ce jour-là, Bongo comprendra trop tard qu'il aurait dû écouter nos appels au patriotisme. Il comprendra trop tard, à la manière de Samuel Do, qu'en imposant un état dictateur à la nation, il aura paradoxalement imposé à cette nation un devoir de violence qui ne peut que mener vers l'ensanglantement du pays ou sa destruction.


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