Montclair, USA (5 mai 1999) - S'il est des choses que l'on peut reprocher à la presse et aux médias français, c'est certainement leur manque d'objectivité et leur langue de bois quand il s'agit de traiter du sujet Gabon. Ce sujet reste évidemment extrêmement tabou dans le discours politique français, soit par l'embarras qu'il crée, soit par les complexités entourant les relations Bongo-France.
Certes, de temps en temps, on entend parler du Gabon en France lors de tel scandale politique mouillant des personalités françaises, ou à l'occasion de telle élection présidentielle scandaleuse, à l'instar de celle du 6 décembre dernier. Mais le sujet Gabon reste, de manière générale, plutôt ténébreux dans les médias français.
Evidemment, le sujet Bongo-Gabon inquiète les milieux français. A ce titre, il y a comme un code du silence qui semble submerger jusqu'aux médias français dits "libres". On critiquera volontiers de manière viscérale tous les autres pays africains, mais le Gabon, comme par miracle, restera souvent un ilôt de mystère avec lequel même les médias français n'osent point interférer. C'est comme si, par peur de casser ce bijou fragile, le Gabon était pris avec les pincettes de la prudence extrême.
Il en va ainsi de la dernière dépêche de l'AFP (4 mai 1999). Cette dépêche frappe par son extrême ambiguité. Déjà, dans son titre, elle dit ceci: "Cent premiers jours sans "état de grâce" mais avec quelques résultats".
L'on peut alors se poser les questions suivantes. A quel état de grâce fait-on allusion ici, et quels sont les QUELQUES (sic) résultats auxquels l'AFP fait allusion?
L'on verra néanmoins à la lecture de l'article qu'il y a ambiguité. Cette ambiguité n'empêche cependant pas l'observateur averti de lire entre les lignes de cette ambiguité et d'en faire ressortir les messages cachés.
Analysons donc, un à un, les éléments principaux de cette ambiguité.
L'ETAT DE GRACE
L'article de l'AFP, dans son titre, dit que le gouvernement de Ntoutoume Emane aura passé ses cent premiers jours dans un contexte difficile qui ne lui a donné aucun "état de grâce". Cependant, quand on lit l'article, on est frappé par un nombre de faits qui contredisent cette déclaration:
L'on "apprend" en effet que Ntoutoume Emane, malgré l'ambiance économique morose du pays, a réussi à désamorcer "un long conflit social", "alors que l'opposition continue de digérer sa défaite à l'élection présidentielle de décembre dernier." Ces deux idées maîtresses montrent donc que:
1) Ntoutoume Emane a bel et bien connu un état de grâce social qui, reposant sur la mâturité professionnelle de nos syndicats et la patience parfois trop légendaire de notre peuple, lui aura accordé le bénéfice du doute. Ntoutoume Emane n'a donc aucune excuse à avancer quant au bilan de ses premiers 100 jours de pouvoir (nous y reviendrons).
2) Ntoutoume Emane a bel et bien connu un état de grâce politique puisque l'opposition est restée TOTALEMENT dormante et amorphe (irresponsabilité majeure), lui laissant ainsi les coudées franches pour toute action qu'il aurait voulu contempler. Là encore, aucune excuse possible.
LES RESULTATS
Nous ayant présenté le contexte social et politique de "grâce" dans lequel aura évolué le gouvernement Ntoutoume, l'AFP se penche ensuite sur les résultats qu'aura obtenus le nouveau premier ministre au bout de 100 jours d'exercice.
1) Résultats politiques
- Ntoutoume Emane nous est présenté comme un "grand" négociateur car il a non seulement réussi à désamorcer les conflits sociaux avec les syndicats, obtenant même d'eux des concessions inattendues (rallongement de la pause, pragmatisme dans la recherche d'une solution en proposant que soit menée fermement la chasse aux fonctionnaires "fantômes" estimés à 10.000 sur 40.000).
- Les opposants politiques ayant apparemment démissionné d'eux-mêmes de leurs responsabilités d'opposants, Ntoutoume n'a pas eu à négocier quoi que ce soit avec eux.
2) Résultats socio-économiques
- Premier cadeau de Ntoutoume Emane aux Gabonais: Budget du pays réduit de 40,25%, "soit 547,4 milliards de FCFA contre les 916,2 mds FCFA prévus initialement. La banqueroute donc, comme résultat après 100 jours d'exercice.
- la chasse aux fonctionnaires "fantômes" proposée, non pas par Ntoutoume Emane, mais plutôt par les syndicats, a donné lieu à un PROJET de recensement des fonctionnaires, mais, conclut l'AFP, connaissant les vieilles habitudes gabonaises, ce projet sera lui-aussi vite renvoyé aux calendes... gabonaises (sic).
- les projets de privatisation traînent le pas, le gouvernement ne sachant trop comment s'y prendre. Rien donc, en 100 jours, ne s'est produit de ce côté, ni du côté de la réforme des entreprises d'état comme Air Gabon et beaucoup d'autres qui ont besoin en ce moment d'une véritable culture de l'entreprise que le système Bongo ne semble pas pouvoir insuffler.
- le remboursement de la dette demeure également un puzzle pour le gouvernement qui, au lieu de réformer son système de gestion, préfère prendre le taureau par la queue en allant négocier avec le FMI un allègement de la dette qu'une simple réallocation des ressources à l'intérieur du pays pourrait aider à résorber. Ainsi, au lieu de s'attaquer aux problèmes de gestion internes qui contribuent à l'endettement du pays, Bongo et Ntoutoume Emane ont passé 100 jours à traîner dans les capitales occidentales à faire la queue et à jouer les mendiants nègres. Leur projet? Endetter un peu plus le Gabon, sans pour autant changer leurs habitudes de gestion sur le plan interne.
Conclusion? Les Gabonais "sont toujours confrontés à des difficultés majeures et ne voient pas encore poindre à l'horizon les signes d'une réelle embellie" (sic).
Verdict? 100 jours marqués par un échec total dont l'immobilisme demeure le plus gros signe distinctif. Pourquoi?
Evidemment, ce qui fait la langue de bois de l'AFP c'est que le fond de son article demeure inaccessible au lecteur non-averti. Seuls quelques gabonais auront saisi les ambiguités de l'article, en ce qu'il a d'ironique. En effet, son message de surface reste totalement trompeur. On croirait effectivement que l'AFP est en train de faire des éloges à Bongo-Ntoutoume, alors qu'il n'en est rien du tout. S'il est une chose que la dépêche de l'AFP révèle implicitement (au fait, pourquoi ne l'avoir pas dit plus ouvertement?), cette chose demeure l'incroyable immobilisme du gouvernement "inventif" de Ntoutoume Emane. Si créativité il y a, cette créativité reste visible dans le sommeil scandaleux qui fait du gouvernement Ntoutoume Emane un gouvernement du statut quo. Après les grands discours électoraux, les vieilles habitudes sont vites revenues au galop. On parle, on passe son temps à discourir, mais l'action reste une denrée rare. L'immobilisme de Ntoutoume Emane est visible dans le fait que:
1) A aucun moment dans l'article de l'AFP, on ne voit une initiative venant proprement de lui. La seule action suggérée est celle d'un recencement des fonctionnaires fantômes. Mais Ntoutoume aura attendu que les syndicats le lui proposent. Cette idée n'est pas de lui. Le reste n'est que VIDE TOTAL et inactivité.
2) Or, ce ne sont pas les actions à entreprendre qui manquent. Outre la réduction des effectifs de la fonction publique, il reste un nombre incroyable de problèmes structurels et économiques à résoudre: train de vie de l'état, réduction des salaires de Bongo, des ministres et autres gagneurs de gros sous de l'administration, réforme du système éducatif avec allocation de nouvelles ressources, la santé et la salubrité pour tous, le logement, la route, l'agriculture, relèvement du SMIG, l'alternance politique, la séparation des pouvoirs, réforme de la justice, etc.
Autant de projets qui demandent une action immédiate. Mais que nous offre, fièrement, Ntoutoume Emane? IL A REUSSI A MUSELER LES PROTESTATAIRES. Pire: il laisse son patron enliser le Gabon dans une guerre congolaise dont le pays se passerait bien en ce moment. Voilà ce qui caractérise les 100 premiers jours de gouvernement Ntoutoume Emane.
Pathétique...
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