CETTE modeste réflexion tente de rebondir quelque peu sur le paradoxe apparent que vivent en ce moment les démocraties modernes qui est celui de la désertion des urnes par les lecteurs an même temps que prolifèrent les partis politiques. Le Gabon n'échappe pas à ce dilemme qui mérite d'être analysé sans passion et surtout sans inhibition d, aucune sorte. La présente démarche; détachée de la vision politicienne, part d'une expertise claire et sans parti pris, en vue de proposer au politique une autre manière de se poser les bonnes questions. Le politique ne reprochera certainement pas à l'universitaire de le faire dans une démocratie en voie de construction comme la nôtre; à chacun son domaine !En effet, comment expliquer qu'au moment où se multiplient les formations politiques au Gabon, les citoyens militants censés apporter leur suffrage aux candidats de leurs partis se désengagent de la politique en tournant purement et simplement le dos aux lieux d'expression, de ce suffrage, c'est-à-dire les bureaux de vote ? La dernière série électorale récemment "organisée" au Gabon en a été la parfaite illustration.
Cette question centrale est, à mon humble avis, au cœur de la problématique de la limitation du nombre des partis au Gabon. Est-ce en limitant le nombre de partis politiques au Gabon, par quelque moyen que ce soit, que les citoyens vont reprendre le chemin des urnes ? Comment et pourquoi entreprendre une telle limitation si on ne commence pas par élucider la nature des relations que les citoyens entretiennent avec la c~asse politique, tous partis confondus ? Une réforme qui entreprendrait pareille limitation sans une réflexion approfondie préalable sur ces questions fondamentales ne court-elle pas le risque d'échouer ? Et dans la perspective de salutaire refondation appeIée par le chef de l'État, il est opportun de commencer par déblayer quelques pistes indispensables a la bonne lisibilité des enjeux importants liés à la réorganisation de notre société d'aujourd'hui et de demain.
Le débat est certes juridique et institutionnel, mais il ne faut pas trop le contenir dans ce cadre restreint. Arrêtons de demander à la loi plus qu'elle ne peut donner. La loi ne résout pas tout, heureusement d'ailleurs. Voilà pourquoi il a paru nécessaire à l'historien du droit et des institutions, par le biais de la question relative à ai limitation du nombre de: partis politiques, d'apporter un regard anthropologique sur cette relation fondamentale (classe politique/ citoyens). Car, au-delà de la simple question de la limitation des partis politiques, cela permet en effet d'appréhender certainement les véritables enjeux du processus démocratique en cours, partant de'la construction (inachevée) de notre jeune État-Nation dans un contexte international complexe, dans un univers juridico-institutionnel dominé par la pensée unique.
Commençons donc par revisiter brièvement le passé à travers justement l'évolution des partis politiques au Gabon.
I - L'histoire des partis politiques gabonais remonte à la IVe République française lorsque les quelques citoyens franco gabonais intègrent les organes de l'Union française suite à l'élection en 1946 des premiers députés et sénateurs du territoire du Gabon. Ces derniers ne pouvaient pas se fixer au Gabon étant donné que toute l'activité parlementaire à laquelle ils prenaient part s'exerçait à Paris. Il résultait que leur vie politique se déroulait pratiquement dans le cadre des partis politiques français représentés â l'Assemblée nationale et au Sénat.
C'est ainsi que Jean Hilaire Aubame-Eyeghe prenait la carte de l'UDSR tandis que Mathurin Anguilet sympathisait avec le MRP d'obédience catholique. Mais leur électorat étant au Gabon, cette répartition politique des représentants du Gabon au Parlement français les conduisait naturellement à la reproduire auprès de leurs électeurs du territoire.
Jean Hilaire Aubaine Eyeghe finit par créer l'Union démocratique et sociale du Gabon (UDSG). Mathurin Anguilet n'a pas vécu longtemps après son élection. Paul Gondjout le remplace comme sénateur. Mais en entrant au Palais du Luxembourg, ce dernier se préoccupe d'abord d'assurer une représentativité auprès des populations locales, en réalité des élites évolués de l'époque qui disposaient seuls du droit de vote, double collège oblige. Il crée ainsi, avec Léon Mba et Luc Ivanga, le Bloc démocratique gabonais (BDG), en s'efforçant d'y attirer les notables influents des différents groupes opposés à Aubame-Eyeghe et à René Paul Souzatte, candidat malheureux aux élections de 1946.
Le BDG s'affilie au Rassemblement démocratique africain (RDA) créé par le député Félix Houphouët-Boigny au Congrès de Bamako en octobre 1946. Lequel RDA, inféodé à l'origine au Parti communiste français, devient le fer. de lance, quelques années plus tard, de l'idéologie de gauche de la Section française l'Internationale ouvrière (SFIO), née de la scission de 1920 au Congrès de Tours, entre les partis socialistes de l'époque.
Les perspectives d'un vrai débat démocratique sont franchement ouvertes lorsque le décret 46-2374 du 25 octobre 1946 vient pallier l'insuffisance de participation des populations locales aux affaires publiques, en instituant dans le territoire du Gabon une assemblée représentative appelée Conseil représentatif. La loi du 6 février 1952 va le transformer en Assemblée 'territoriale. La loi-cadre du 23 juin 1956, dite loi Gaston Déferre, va passer par là et modifier en profondeur la vie politique locale en élargissant la base du corps électoral à la faveur de l'institution du suffrage universel.
Mais revenons quelque peu à la brève histoire de nos partis politiques. Jusqu'en 1957, Souzatte, Boucavel et Migolet sont tous trois encartés dans l'UDSG, mais les élus du Conseil de l'Union française passent leur mandat en France. Dans la perspective des élections de 1957, Souzatte et Boucavel expriment leurs préoccupations à jean Hilaire Aubame-Eyeghe. Selon eux, l'UDSG risque de connaître des problèmes dans la Ngounié dont ils sont originaires. C'est ainsi que pour éviter une déroute électorale à leur parti, ils proposent à ce dernier qui l'accepte, de se présenter en "indépendants" (déjà !).
Le verdict des urnes est sans appel : ils sont battus dans leur propre fief électoral. Au moment de la reddition des comptes, une brouille interne oppose les deux sudistes malheureux à Stanislas Migolet qui ne supporte pas de s'en laisser conter. Il passe avec armes et bagages au BDG qui, avec l'adhésion de cette grande figure, a désormais son poids lourd dans l'Ogooué-Lolo. À la fin de l'année 1957 début 1958, Boucavel et Souzathe quittent à leur tour l'UDSG pour créer leur propre parti le Parti de l'unité nationale du Gabon (Punga) est né. Le décor politique du futur État gabonais est ainsi planté à travers ces trois mouvements politiques qui avaient à leurs têtes de fortes personnalités.
Quelles idéologies sous tendaient ces hors partis politiques ?
Notons d'abord qu'en dehors du dernier né d'entre eux, le Punga, le BDG et l'UDSG n'avaient pas a proprement parler de divergences idéologiques au sens où on le constate par exemple en France avec une gauche une droite et leurs extrêmes respectives. La preuve, l'UDSG était apparentée au groupe des Indépendants d'Outre-Mer, proche du Mouvement républicain populaire (MRP) d'obédience démocrate chrétienne. Tandis que les élus du BDG siégeaient aux côtés du groupe RDA qui n'était plus du tout communiste.
Mais lorsqu'il s'agissait de défendre une cause commune, ils se retrouvaient ensemble. Et s'il fallait trouver des différences, elles étaient surtout au niveau des personnalités du reste très charismatiques les unes et les autres. S'il fallait coûte que coûte trouver une idéologie, commune d'ailleurs, à ces deux partis politiques, on dirait qu'ils militaient presque tous pour une meilleure émancipation des populations soumises à l'autorité coloniale. Leur lutte commune se résumait en fait à une participation la plus accrue de l'élite locale aux affaires du territoire du Gabon dont ils défendaient par ailleurs une véritable identité.
La Conférence de Brazzaville ayant pris des résolutions dans ce sens, le moment était venu, selon eux, de les mettre intégralement en application. Mais l'indépendance n était pas à l'ordre du jour pour eux, au plus fallait-il se battre au sein des institutions coloniales pour que le territoire du Gabon ne continue pas à être "la vache à lait" de l'Afrique équatoriale française. Nous y reviendrons.
Le Punga, quant à lui, était plutôt dans une position particulière au regard du raisonnement quelque peu spécieux de ses leaders. Selon ces derniers qui se réfèrent à l'histoire, le Gabon n a pas été colonisé par la France eu égard aux traités d'amitié conclus avec les chefs côtiers locaux et cette opinion, toujours selon eux, serait partagée par les deux tiers de la population du sud Gabon. D'où d'ailleurs leur propagande en faveur du "Non" au référendum de 1958. Peine perdue, naturellement, puisque la majorité des votants du Gabon s'était prononcée pour le "Oui". Il reste que si on devait parler d'un soupçon d'idéologie du Punga, on retiendrait simplement que contrairement aux deux principaux partis rivaux, ses leaders développaient surtout un discours anti-français. Ce qui, on en convient, ne constitue pas à lui seul une idéologie politique.
Mais revenons quelque peu sur ce que véhiculaient les deux principales formations politiques de l'époque qui, )e le rappelle, n'avaient de divergence que le charisme de leurs leaders. Je simplifie volontairement, mais ceci mérite réflexion. Aubaine et Gondjout étaient des Franco-Gabonais de la Métropole tandis que Léon Mba était un Franco-Gabonais du terroir, un notable évolué certes, mais qui bénéficiait de puissants appuis locaux, ceux des milieux traditionnels tout comme ceux des forestiers notamment, entre autres. Mais quand il s'agissait par exemple de défendre les intérêts du territoire, ils n'hésitaient pas à se battre côte à côte. Quand il s'agissait par exemple de défendre le statut du Déparqtment d'Outre-Mer qui ne leur déplaisait pas, ils n'hésitaient pas à se mettre ensemble.
Ajoutons enfin. que ces deux partis rivaux avaient toujours été en désaccord avec certaines propositions de regroupement que les leaders africains tentaient de réaliser. Leur position pouvait se résumer à ce que disait Leon Mba : "Le Gabon n'est provocateur ni égoïste et je suis prêt a faire I'AEF, mais avant d'être citoyen de l'AEF, je suis citoyen du Gabon ». C'est dans cette constante logique qu'il lancera plus tard le slogan bien connu de "Gabon d'abord !"
Au lendemain du référendum auquel il avait répondu favorablement, le Gabon accède au statut d'État autonome dans le cadre de la Communauté prévue par le Titre XII de la Constitution du octobre 1958.. L'État autonome, du Gabon a eu une existence aussi brève que celle de la Communauté qui l'avait porté sur les fonts baptismaux. L'Indépendance qui suivit fut proclamée le 17 août 1960 permettant ainsi au Gabon d'accéder à la souveraineté internationale.
Donc, trois grandes formations politiques ont accompagné le Gabon dans ce processus d'émancipation politique, avec des "idéologies" qui n'étaient ni de gauche ni de droite, pour paraphraser nos amis dé l'Hexagone ; le clivage franco-français droite-gauche n'avait bas été transposé au Gabon à cette époque. Faute certainement d'acteurs politiques susceptibles de l'inspirer et de l'animer.
Il a fallu, en effet, attendre le retour au pays des premiers étudiants gabonais pour voir poindre à l'horizon l'embryon d'une gauche gabonaise à travers le Mouvement gabonais d'action populaire, le MGAP, Qui avait pour tribune médiatique la Cognée". À ce propos, il est d'ailleurs curieux de constater que c'est précisément le logo de ce média très engagé se sont disputés les leaders du Morena dans les années 1990.
Alors qu'avant l'indépendance, le débat politique tournait autour de l'émancipation du territoire dans le cadre de la République française, par la force des choses, l'après-indépendance va voir ces mêmes premières formations politiques, par leaders interposés, s'affronter pour le contrôle du nouvel appareil d'État. Les contradictions internes, les luttes d'influence au sein de ces deux grandes formations politiques ont conduit à une cristallisation et radicalisation des positions qui ont fini par empoisonner un climat politique déjà délétère.
La domination du BDG devenant de plus en plus insupportable pour certains, février 1964 devait sonner le glas d'un multipartisme de façade. C'est donc sans douleur que quatre années plus tard, le PDG officiellement institué dans la durée, sera le seul et unique parti politique à gérer les affaires de la cité.
Je n'entrerai pas dans les détails de cette gestion qui a fait couler tant d'encre et de salive. Soulignons simplement que, comme les humains, les institutions ou les superstructures subissent la loi de la nature : elles naissent, évoluent et se transforment. Les politologues qui, très souvent, parlent de cycle de 25 ans en ce qui concerne ce type de structure ne pourront que faire ce constat d'évidence plus de 25 ans après la création du PDG.
En effet, vingt cinq ans après un monopartisme de jure et de facto, le parti unique a vécu. D'ailleurs, le fondateur de ce parti, très averti et politiquement très habile, ne s'était pas trompé en mettant aussitôt en place une commission spéciale au sein du PDG pour réfléchir sur les voies et moyens d'une ouverture politique souhaitable. L'observateur ne peut qu'être frappé par la composition de cette commission. On y retrouve en effet les acteurs politiques de la première heure, c'est-à-dire ceux-là mêmes qui ont accompagné la transition, j'allais dire la transmutation du BDG en PDG avec pour chef de file une figure emblématique, Georges Rawiri.
On retrouve également la génération de ceux qu'on a appelés les "idéologues" du parti unique, Jules Aristide Bourdes-Ogouliguendé (JABO pour les intimes), Henri Minko et Jean-François Ntoutoume Emame, pour ne citer que ce bouillonnant trio. En les mettant ensemble dans cette commission, Omar Bongo envoyait certainement un double signal en direction des "gardiens du temple", mais aussi de cette nouvelle génération qui piaffait d'impatience de participer autrement a la vie politique du pays. Il faut surtout avoir à l'esprit cette démarche présidentielle qui consistait à amorcer une ouverture en douceur afin d'arranger et de contenter tout le monde. C'était hélas sans compter avec le radicalisme de ceux qui croyaient fermement au printemps gabonais.
La Conférence nationale, convoquée par le chef de l'État en avril 1990, devait permettre à tous de s'exprimer avec force et vigueur.
II - L'un des faits marquants de cette rencontre (la conférence nationale. Lire notre édition d'hier) reste incontestablement le nombre extrêmement élevé des associations politiques participant à ladite Conférence, 75 au total! Certaines deviendront des partis politiques à part entière tandis que d'autres disparaîtront purement et simplement. Comment expliquer alors un tel engouement ? Plusieurs facteurs explicatifs peuvent être évoqués, et de ces facteurs découlent certainement les balbutiements de la vie politique actuelle. Je n'en retiendrai que trois.
Le premier facteur est lié au besoin profond de tous ceux qui découvraient ainsi la liberté politique si contenue pendant la période du monopartisme. Chacun voulait ainsi peser de son poids réel sur la nouvelle scène politique, sait-on jamais !Ce acteur n'est d'ailleurs pas à négliger puisque cette soif de liberté politique avait été largement partagée par les masses.- populaires qui, galvanisées par le vent de l'Est et les images en direct de la chute du tout-puissant président de Roumanie, étaient en harmonie avec les discours politiques des nouveaux leaders ; discours de rupture parfois radical avec l'ordre institutionnel et politique d'avant la Conférence nationale. Cette ambiance euphorique devait se traduire par un record de participation aux deux grandes élections politiques qui suivront. On n'avait jamais connu pareil engagement politique des populations dans l'histoire de leur pays.
Mais revenons un peu sur la substance du discours politique pendant et après la Conférence nationale. Je résume et simplifie. Pour les uns, le président de la République devait partir, tandis que pour tous les autres, il devait rester. Cette question politicienne n'était que la réplique sur le plan juridique et institutionnel du débat sur la souveraineté ou non de cette conférence que d'aucuns voulaient d'ailleurs subrepticement assimiler aux états généraux de 1789 en France. Il avait fallu toute l'habilité juridique et politique des ténors du camp présidentiel mené par le trio, qui en face des poids lourds d'une autre pointure à la tête desquels on trouvait Me P. L. Agondjo Okawé, surnommé à l'occasion "Ngongongo" (celui qui fait peur !), feu Joseph Rendjambé Issany (paix à son âme !), Jean-Pierre Nzoghe Nguéma, pour ne citer que ceux-là. L'histoire retiendra surtout de cette période, le choc des idées et le poids des convictions qui hélas finiront par s'émousser au contact justement de ces réalités du pouvoir, chose que les militants auront du mal à digérer sans explications préalables de leurs leaders trop occupés à gérer les stratégies complexes et multiples.
Le deuxième facteur explicatif est essentiellement li à l'argent politique. La Conférence nationale avait été aussi un moment très intense de distribution de fonds politiques en guise de prime à l'existence des associations ; ce sont ces fonds politiques qu'on appellera plus tard le franc électoral ". Nombreux sont en effet ceux qui avaient pensé que la Conférence nationale était le moment idéal pour se constituer un pactole. C'est ainsi que parfois, sur la simple base familiale ou amicale, des associations dites politiques se sont constituées ici et là dans l'espoir d'accéder à cette redistribution de la manne politico-financière. Ce que j'ai appelé par ailleurs, le "complexe distributif" (cf. Thèse de doctorat) n'avait jamais aussi bien fonctionné. N'est-ce pas là aussi une explication, entre autres du refus catégorique par la majorité des conférenciers, d'avaliser l'idée de création du RSDG, ce "laboratoire" imaginé par le président de la République et soutenu au départ par le père Paul Mba Abessole, pour accompagner en douceur l'avènement du multipartisme. Tous finiront par imposer ici et maintenant le multipartisme immédiat. Et même le père Paul Mba Abessole de considérer comme "caduc" le RSDG. Les voies de la politiques sont certainement impénétrables !
Dans tous les cas, au RSDG, qui aurait été le distributeur agréé du 'franc électoral" ? Surtout quand on observe la guerre de leadership que se livrent à cœur joie depuis les années 1990, les responsables de toutes les formations politiques de l'opposition gabonaise. La forte participation des acteurs de la Conférence nationale était en fait une adhésion accélérée et peut-être calculée à cet État rentier que certains parmi eux avaient durement critiqué auparavant. Et la finesse politique du chef de l'État s'était révélée très payante en réussissant le coup de faire justement adhérer à cette conception tous ceux qui lui résistaient auparavant, quel panache ! Si la politique est aussi un théâtre qui mérite d'être vu, les militants qui avaient les yeux rivés sur leurs leaders, mais qui n'avaient pas forcément accès à cette manne, commençaient à se poser des questions en silence.
A propos justement des leaders politiques, et c'est le troisième facteur explicatif, la Conférence nationale avait Permis de révéler au grand jour les contradictions de la classe politique gabonaise. Considérant à tort ou à raison que le moment était venu pour les uns et les autres d'exercer librement leurs "talents" de chefs politiques, ils se sont employés chacun de son côté à créer son parti politique, n'hésitant pas parois à se neutraliser réciproquement. Que de tentatives d'unité avortées !
Ces contradictions, hélas, ne se sont pas arrêtées avec la Conférence nationale. Elles se poursuivent aujourd'hui et sont en réalité consubstantielles à leur nature politique. En effet, quand on observe attentivement l'organisation et le fonctionnement de ces superstructures, on est tenté d'affirmer sans trop de risque d'erreur que nous sommes en présence de plusieurs partis uniques, ce que j'appellerai, en forçant un peu, un pluralisme monolithique. Cela n'a rien d'insultant pour ces leaders que je respecte par ailleurs. Rappelons simplement pour mémoire que les "idéologues" du monopartisme triomphant tout comme d'ailleurs la plupart de leurs adversaires d'hier et d'aujourd'hui, avaient presque tous été instruits à l'école des mouvements étudiants marxistes, maoïstes ou troskistes (ultra gauche).
Après le fameux débat sur l'entrisme et le non-entrisme qui a agité la communauté politico-estudiantine gabonaise un moment donné, ceux qui ont opté pour la participation au pouvoir n ont eu qu'à reproduire à l'identique le centralisme démocratique sur la base duquel sont structurés les partis uniques "révolutionnaires" de l'Occident et de l'Orient, adoptant jusqu'à la terminologie partisane "camarade", "comité central", "bureau politique", etc. Au moment où les partisans du non-entrisme prennent leur revanche historique sur les entristes, en créant leur propre parti, ils adoptent à leur tour la même démarche. Comment alors s'étonner de la reproduction du par ces derniers dans r parti politique de ce même centralisme démocratique ? Mais combien de militants de la base étaient familiers de ces méandres idéologiques ?
Combien ont été instruits par leurs aînés dans ces trajectoires complexes que les masses considèrent souvent comme une rhétorique des intellectuels entre eux.
Ces trois facteurs réunis expliquent donc en partie la prolifération des partis politiques au Gabon. Mais l'effervescence politique qui avait accompagné cette multiplication des partis s'est paradoxalement traduite sur le plan électoral, notamment par un désengagement certain des populations, car il y a bien un processus de désengagement et non d'éparpillement et ce désengagement est lus que préoccupant. Il est loin le temps clés grands meetings de la gare routière ! Les slogans de l'école cadeau et de l'hôpital cadeau font désormais partie de l'histoire mouvementée du passé et pourtant nombreux sont ceux qui avaient cru dur comme fer ! Le discours d'hier sur le départ du chef de l'État a laissé la place à la "démocratie participative", en passant par la "paix des braves", pour aboutir à la "convivialité et à "l'opposition non radicale" d'aujourd'hui. Ce n'est peut
être pas très tendre de l'écrire ainsi par, ces temps de démocratie apaisée, mais on doit à la vérité historique et à l'analyse objective de rechercher les causes profondes de ce processus en cours, d'abord et avant tout au sein de la classe politique elle même. Il n'y a certes pas qu'au Gabon où l'on observe ce phénomène de reflux politique, la mort programmée des idéologies mondiales y est certainement pour quelque chose, mais au Gabon, elle n'explique pas tout.
Sans vouloir faire ici un mauvais procès à l'honorable classe politique gabonaise, on ne peut s'empêcher de se poser des questions : la classe politique gabonaise ne vit-elle pas pour elle-même ? Ne se parle-t-elle pas d'abord à elle-même ? Les leaders politiques qui, hier encore, voulaient en découdre avec le pouvoir en place, n'ont-ils pas détourné leur discours politique de la ligne qu'eux-memes avaient paru annoncer en 1990 ? La pratique politique que les populations observent depuis quelque temps incite sérieusement a y répondre par l'affirmative.
Dans une démocratie en gestation comme le Gabon, le parti politique devrait d'abord s'acquitter du devoir essentiel d'éducation des populations afin de les amener, par l'exemple, à adopter progressivement les vertus qui fondent toute démocratie civilisée, à commencer par la culture de la tolérance, de l'acceptation du droit à la différence, du respect de l'autre, donc de soi qui conditionnent le respect des institutions et de la règle de droit. La paix est aussi à ce prix. Ces vertus, les responsables politiques devraient commencer par se les imposer à eux-mêmes, au sein de leurs propres partis. Cette rigueur intellectuelle devrait commencer par les leaders eux-mêmes avant de les imposer aux autres militants.
Face à l'ampleur de la tâche, on serait tenté de se demander si le problème de la limitation du nombre des partis tel que posé jusque-là est pris par le bon bout. En quoi cette limitation résoudrait-elle la question préoccupante dans toute démocratie, qui est celle du désengagement politique des citoyens censés justement animer cette démocratie ?
Si l'on opte par exemple pour la voie du droit pour résoudre cette question, ce qui est concevable et souhaitable dans un État de droit en construction, il me paraît indispensable de ne 1 aborder qu'après avoir satisfait à un certain nombre de préalables que le droit ne viendrait que consacrer. Ces préalables passent d'abord et avant tout par l'humilité.
La création d'un parti politique n'est pas la simple satisfaction d'un ego en mal de sensation. Il s'agit d'un acte fort qui engage ceux qui décident dans un laborieux et profoiid travail de terrain national, du Nord au Sud, de l'Est à l'Ouest. La reconnaissance (administrative) n'étant que la consécration officielle de ce travail sérieusement fait en amont. Cela prend certainement du temps, mais en politique le temps est un allié à ne lamais négliger. En fin connaisseur, le regretté François Mitterrand ne conseillait il pas de savoir laisser le temps au temps ! Et s'il ne s'était pas appliqué à lui-même ce conseil, il n'aurait certainement jamais accédé à la magistrature suprême dans son pays.
C'est dans ce contexte que pourraient par exemple être durcies les conditions de création des partis politiques au Gabon. La crédibilité d'une démocratie ne se mesure pas à la quantité des partis politiques, on ne le dira jamais assez.
Mais ce ne sont là que des pistes à explorer. Il est impératif d'associer à cette grande réflexion, toutes les composantes citoyennes de la nation. La classe politique gabonaise doit sortir sans complexe de son monologue inaudible pour recommencer, mais surtout écouter attentivement les masses qui, depuis quelque temps, ne cessent de lui envoyer des signaux. C'est certainement d'elles que pourraient émerger des solutions politiques aux préoccupations que l'universitaire, en toute humilité, pourra ensuite théoriser. Je suis persuadé que si les décideurs d'en haut empruntent courageusement cette voie d'en bas, ils connaîtront sans doute les satisfactions des grands bâtisseurs.