(Jeune Afrique, 6-12 avril 1999, pp. 30-32) - Quatre mois après la réélection d'Omar Bongo, «l'émirat noir» traverse une crise économique et financière inquiétante.
"Depuis deux mois, c’est le branle-bas de combat au plus haut niveau, explique un journaliste gabonais. L’heure est grave, tous les signaux sont au rouge et il va falloir se mettre sérieusement au boulot." Le pays est, en effet, en état d’alerte. Incapable de rembourser ses créanciers, le gouvernement se demande combien de temps il pourra continuer à payer ses fonctionnaires. La chute du prix du baril de pétrole et la mévente du bois ont, depuis 1997, réduit de moitié les recettes budgétaires (voir encadré p. 32). Et la campagne électorale, avec son inévitable cortege de «cadeaux», n’a rien arrangé... A la fin de l’année dernière, les autorités se sont brusquement rendu compte que, pour respecter les échéances de sa dette extérieure, il fallait mobiliser la quasi-totalité du budget!
Que faire? Les tensions sociales de ces derniers mois (grève des fonctionnaires, agitation estudiantine), les promesses faites par le gouvernement pour les apaiser, ainsi que l’attente légitime de la population après le scrutin, n’ont pas vraiment laissé le choix au gouvernement. «La priorité, c’est le social, il fallait payer les salaires avant la dette», explique André Mba-Obame, ministre de l’Éducation et porte-parole du gouvernement. Jusqu’à présent, le Gabon était toujours parvenu à rembourser sa dette extérieure dans les délais.
Du coup, le pays d’Omar Bongo devient plus vulnérable aux pressions du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale, qui exigent une libéralisation rapide de l’économie. Preuve de ce changement de climat au début du mois de février, quelques jours à peine après l’installation du gouvernement de Jean-François Ntoutoume Emane, une équipe du FMI en mission àLibreville n’a pas hésité à manifester son mécontentement concernant l’absence de contrôle des salaires de la fonction publique, le retard pris par les privatisations et le gaspillage des fonds publics.
Le 13 février, en gage de bonne volonté, Omar Bongo a fait publier par le quotidien gouvernemental L’Union une lettre «de cadrage» adressée à son Premier ministre, dans laquelle il lui assigne deux priorités le traitement des problèmes sociaux et le contrôle plus strict du budget. Mais le chef de l’Etat sait fort bien que, pour éviter de passer sous les fourches caudines des institutions financières internationales, il lui faut s’assurer le soutien de ses amis traditionnels, en vue notamment d’obtenir un traitement «politique» de la dette gabonaise. C’est d’autant plus indispensable que près de la moitié de cette dette est à court terme (voir tableau). Le même jour, il s’est envolé pour Paris, officiellement pour faire passer des examens médicaux à l’un de ses fils (Omar). Au cours de son séjour, qui n’a pas duré moins de quinze jours, il a naturellement rencontré divers responsables politiques français, à commencer par le président Jacques Chirac.
On imagine que la crise financière a été au centre des entretiens. Las, ses interlocuteurs lui ont expliqué que la France ne ferait pas de «geste» sur la dette sans accord préalable avec le FMI.
Pis encore, le 23 février, alors que le président gabonais se trouvait à Paris, Yves Boudot, le directeur de l’Agence française de développement (AFD), a annoncé, àLibreville, la suspension du financement de plusieurs projets. Motif: le non-remboursement par le gouvernement de ses échéances de fin octobre (100 millions de FF). «Simple coïncidence», indique-t-on à l’Agence. Bien entendu, personne n’est dupe.
Dans la foulée, le président gabonais a d’ailleurs rencontré Antoine Pouillieute, le directeur général de l’AFD, qui lui a expliqué qu’il n’y aurait pas de dérogation, même en cas de remboursement partiel.
«Il a compris que, cette fois, c’est du sérieux et que les vieilles recettes ne marchent plus», confie une source française proche du dossier. Dès son retour à Libreville, le 27 février, Bongo a annoncé à la télévision la reprise immédiate des négociations avec le FMI. Pour cela, il compte beaucoup sur un homme : Emile Doumba, le nouveau ministre de l’Economie (voir encadré p. 30). A la mi-mars, celui-ci a passé une semaine à Washington pour renouer le dialogue et s’engager à «remettre à plat» les finances publiques.
Heureusement, ces dernières semaines, deux bonnes nouvelles sont venues éclaircir le tableau. D’abord, la remontée des cours du baril aux alentours de 13-14 dollars, à la suite de l’accord de réduction de production conclu, le 23 mars, entre les pays de l’Opep (voir J.A. n0 1994). Ensuite, les initiatives croisées de Paris (annulation de plus de 80 % de la dette des pays les plus pauvres) et de Washington (effacement des 70 milliards de dollars de la dette publique des pays africains). Encore ne s’agit-il là que de promesses...
Bongo a sauté sur l’occasion pour enfourcher à nouveau son vieux cheval de bataille : depuis la dévaluation du franc CFA, en 1994, le Gabon est le seul pays de la zone franc à faire partie de la catégorie des Pays à revenu intermédiaire (PRI). Selon la Banque mondiale, son PIB par habitant atteignait, en effet, 4 230 dollars en 1997. Après les Seychelles, c’est le plus élevé d’Afrique. De ce fait, il ne peut bénéficier des allègements accordés aux pays les moins avancés (PMA). «Nous avons les mêmes difficultés que les autres, mais nous n’avons pas les mêmes droits, c’est injuste», s’indigne Mba-Obame, le porte-parole du gouvernement. Il faut toutefois rappeler que ces initiatives occidentales sont, elles aussi, subordonnées à un accord avec le FMI.
Premier signal positif: à la fin du mois de mars, Bassary Touré, un administrateur de la Banque mondiale, a indiqué, après avoir rencontré le chef de l’Etat, que le cas du Gabon devait être «revu attentivement», afin de «trouver une forme d’allègement de la dette». «C’est vrai que cela mérite examen, mais c’est une décision avant tout politique», confie une source française.
En attendant, même si la perspective d’une réduction de la dette et, surtout, la remontée récente des cours du brut fournissent un très opportun ballon d’oxygène, il n’en demeure pas moins que cette crise a souligné, de façon criante, les limites du «modèle économique» gabonais. Même avec un baril de brut au plus bas, un pays de i million d’habitants qui produit 18 millions de tonnes de pétro~e par an, dont le revenu par habitant est comparable à celui du Brésil et dont le PIB est équivalent à celui du Sénégal, devrait disposer de ressources largement suffisantes pour faire fonctionner son économie. La crise de liquidités est donc autant la conséquence d’une conjoncture mondiale défavorable que la preuve de l’échec d’une économie de rente qui a empêché une gestion rigoureuse de l’argent public et permis l’enrichissement facile des proches du pouvoir. La dette Gabonaise (en millions de dollars) | | 1 | Créances bancaires* | 741 millions $ | | 2 | Créances commerciales* | 933 millions $ | | 3 | Créances multilatérales | 188 millions $ | | 4 | Créances bilatérales | 1790 millions $ | | TOTAL | | 3 milliards 652 millions $ | * les dettes à court terme, c'est-à-dire à moins d'un an, constituent donc près de la moitié de la dette totale du Gabon. Sources: OCDE, FMI, Banque mondiale. |
Il va de soi que cette perspective de «remise à plat»des finances publiques en inquiète plus d’un. Ces derniers temps, Libreville est prise d’un accès de «réunionite aiguë». «Bien sûr qu’il y a un mouvement de panique! Comment en serait-il autrement alors qu’on commence às intéresser à la pléthore de sociétés para-étatiques qui ont ponctionné l’argent public et servi de voies de garage à d’ex-dignitaires du régime ? Les gens réalisent enfin que le FMI ne veut plus entendre parler de l’attribution d’un marché public à la famille ou aux copains d’un ministre», commente Dominique Mounier-Chibunda, un homme d’affaires qui s’efforce de favoriser la collaboration entre PME gabonaises et européennes.
Les caisses sont vides, le FMI se montre intransigeant et Paris peu pressé de voler au secours de «l’ami Omar». Celui-ci a, semble-t-il, pris conscience que le «système» de prébendes et de privilèges en place depuis trente ans doit être impérativement réformé. Sous peine, pour «l’émirat noir», d’être mis au ban de la communauté financière internationale. Et de risquer une explosion sociale. Reste à savoir s’il en sera capable...
La "mission impossible" d'Emile Doumba
"Compétent, rigoureux, déterminé." Émile Doumba, 54 ans, le nouveau ministre de l’Économie, jouit d’une excellente réputation. Directeur général de la Banque Internationale de commerce et d’industrie du Gabon (Bicig) de 1980 jusqu’à sa récente nomination, ce féru d’informatique s’est vu confier la lourde tâche de remettre de l’ordre dans les finances publiques. Il s’est donné jusqu’au mois de juin pour réussir, faute de quoi il retournera à la Bicig. "Il veut faire bouger les choses, il a le soutien des bailleurs de fonds, mais aura-t-il les coudées franches pour faire bouger un système affecté de terribles pesanteurs, c’est toute la question ", estime un spécialiste.
Doumba a l’intention de s’entourer d’une équipe plus jeune et formée de gens venus, comme lui, du privé. Mais, bien entendu, cela ne suffira pas. Il lui faudra d’abord, en Juin, réussir à faire voter une ioi de finances rectificative qui prévoit des mesures draconiennes — gel de 10 % des crédits des ministères, réduction des budgets d’investissement —, sans pour autant abandonner ses deux priorités : l’éducation et la santé. Il devra également chiffrer les fameuses "dépenses hors budget", sujet sensible s’il en est. "Il devra se montrer très habile, car il va affronter des gens importants. Or on sait qu’un bon technicien peut faire un mauvais ministre", commente un diplomate gabonais. Doumba dispose néanmoins d’un atout important: la confiance du chef de l’État. Qui sait mieux que quiconque que l’action de son ministre sera le baromètre auquel se fieront les créanciers pour juger si le Gabon respecte enfin les principes de "bonne gouvemance ".
La conjoncture n'explique pas tout
Le pétrole fournit au Gabon 80 % de ses revenus d’exportation, 40 % de son PIB et la moitié de ses recettes budgétaires. Quand le baril est au-dessus de 15 dollars (comme en 1997), ça va: 4,5 % de croissance, budget excédentaire, inflation sous contrôle et surplus commercial. Mais quand il tombe àmoins de 10 dollars, l’effet est immédiat : entre 1997 et 199 les recettes pétrolières sont passées de 583 milliards de F CFA a 470 milliards de F CFA. En 1999, elles ne devraient pas excéder 150 milliards, même si le récent redressement du prix du baril est susceptible de faire évoluer la situation.
Le budget a été réduit de moitié en deux ans.
Du coup, le budget a été réduit d’environ la moitié en deux ans. Alors qu’en 1997, il avait été initialement fixé à 1 057 milliards de F CFA, il devrait se situer, après l’adoption de la loi de finances rectificative pour 1999, entre 400 milliards de F CFA et 500 milliards de F CFA. Soit le montant annuel du service de la dette du Gabon. A la fin de 1998, la seule dette publique s’élevait à plus de 3,6 milliards de dollars (1 900 milliards de F CFA): 70 % du PIB. Surtout, près de la moitié de cette dette est à court terme (voir tableau). Or les réserves de change sont passées de 283 millions de dollars en décembre 1997 à 39 millions en 1998... On comprend mieux pourquoi les autorités ont dû se résoudre à interrompre leurs remboursements.
Même en cas de remontée du prix du baril, les perspectives à long terme ne sent pas franchement radieuses. La production pétrolière a atteint un pic en 1997 avec 18,5 millions de t de brut, soit 360 000 barils/jour. Mais elle devrait baisser d'un tiers d'ici à 2000, les réserves étant estimées à 200 millions de t, soit moins de 10 ans au rythme actuel, sauf découvertes spectaculaires en off shore profond. A cela s'ajoute la déprime de la filière bois, conséquence de la crise en Asie, où le Gabon a réalisé 60 % de ses exportations en 1997. L’année dernière, les exportations d’okoumé et d’ozigo ont baissé, respectivement, de 48 % et de 66 %. Mais comme pour le pétrole, les aléas de la conjoncture ne sauraient dissimuler un certain nombre de carences structurelles: le Gabon exporte 90 % de sa production sous forme de grumes, mais a délaissé le secteur de la transformation du bois (placage et contre-placage).
Quant au programme de privatisations prévu par l’accord de réforme triennal conclu, en 1995, avec le FMI, il est très en retard. Seuls la Société d’énergie et d’eau du Gabon (SEEG) et l’Office du chemin de fer transgabonais (Octra) ont été cédés au privé, en 1997, la première à la Compagnie générale des eaux (aujourd’hui Vivendi), le second à un consortium dirigé par la Société nationale de bois gabonais (SNBG). Restent l’Office des postes et télécommunications du Gabon (OTP), les Télécommunications internationales gabonaises (TIG), les Ciments du Gabon, Air Gabon (en grande difficulté financière), AgroGabon, Hévégab, la Compagnie forestière du Gabon (CFG), la Société nationale d’acconage et de transit (Snat), et quelques autres.
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