De nombreux fonctionnaires ne joignent les deux bouts qu'en vendant les légumes qu'ils cultivent sur leurs parcelles… pendant les heures de service.
Lundi matin : Martin Minko, comme chaque début de semaine, a garé sa vieille camionnette 4x4 chargée de bananes et de légumes frais à vendre non loin du ministère des Finances gabonais où il travaille. Debout à côté de sa marchandise, il sert sans répit les clients qui affluent. “ Je récolte pendant les week-ends et je vends une partie de la production le lundi matin à proximité de mon lieu de travail tandis que l’autre est acheminée au marché par quelques membres de ma famille ”, explique-t-il. Il espère avoir tout vendu à midi pour pouvoir regagner son bureau dans l’après-midi. Au Gabon, de nombreux fonctionnaires consacrent désormais l’essentiel de leur temps à une activité informelle, reléguant au second plan le travail administratif. “ Je m’occupe de mon jardin en semaine ”, confirme Minko.
À l’approche de chaque fin de mois, les fonctionnaires maraîchers se postent aux entrées des bâtiments administratifs le matin et en fin d’après midi pour écouler les vivres frais récoltés dans leurs propres jardins. Là, le choix des légumes est vaste, les prix abordables et les crédits autorisés. “ Dès la fin du mois, je passe de bureau en bureau pour recouvrer mes créances, raconte Minko. J’ajoute cet argent à mon salaire et je peux alors régler mes propres dettes sans être étranglé. ” Pour Félicien Bourobou, professeur de lycée à Libreville, les salaires des agents de l’État ne leur permettent plus de couvrir toutes les dépenses : “ Il est difficile aujourd’hui de nourrir les enfants et de les envoyer à l’école. Une seconde activité s’impose et c’est pourquoi on se lance dans la vente des produits agricoles. ”
Salaires insuffisants
La direction générale de la Statistique estime que pour se nourrir convenablement, une famille gabonaise de quatre personnes doit dépenser plus de 100 000 Fcfa en moyenne par mois. Soit plus de deux fois le salaire minimum dans la fonction publique, aujourd’hui de 44 000 Fcfa. Même certains cadres du secteur public ont du mal à joindre les deux bouts. C’est le cas de Fabien Moussavou, diplômé d’une grande école de commerce de France, six ans d’ancienneté dans l’administration gabonaise. Il cultive une parcelle héritée de ses parents. “ Je vends les bananes issues de la plantation familiale deux à trois fois par mois, témoigne-t-il. Le reste du temps, je cultive les agrumes et quelques légumes : carottes, choux, salades, poivrons, maïs, piment, oseille et quelques plantes aromatiques comme le céleri. ” Il esquisse un large sourire et ajoute : “ Avec mes six employés, je m’en sors très bien ”.
Selon le ministère de l'Agriculture, le nombre de parcelles cultivées par des fonctionnaires autour de Libreville est de 15 000 à 20 000. La production annuelle est de près de 6000 tonnes de légumes frais pour un chiffre d’affaires moyen de plus de 6 milliards de Fcfa. L’assiduité au travail et le service public pâtissent de cette double activité. Régulièrement, la presse diffuse des communiqués rappelant aux absentéistes de longue durée de regagner leurs postes. Mais les menaces de révocation des agents récalcitrants ne suffisent pas à leur faire reprendre le chemin du bureau.
Au Gabon, seuls les fonctionnaires qui sont au moins chefs de service peuvent vivre décemment de leurs salaires, grâce aux nombreux avantages et primes dont ils bénéficient. “ Dans la fonction publique, il faut être patient pour gravir des échelons ou être recommandé pour gagner des galons. A défaut, souhaiter que le patron parte à la retraite pour prendre sa place ”, argumente Basile Ngoulou, ingénieur au ministère des Mines. “ La vie est chère et les salaires n’ont pas augmenté depuis des années pour certains agents ”, se plaint une mère de famille alors que les prix augmentent en moyenne de 2 % par an.
Crise économique et inégalités des revenus
L'augmentation des salaires des fonctionnaires n'est pas d'actualité dans un pays où l'assainissement budgétaire reste une priorité. Le programme d’ajustement négocié avec le Fonds monétaire international (Fmi) pour la période d’avril 2004 à juin 2005 prévoit la réduction des dépenses de salaire dans la fonction publique. Un objectif difficile à atteindre à en croire une lettre adressée par le gouvernement gabonais au FMI en mai 2004, en raison de la régularisation de la situation des agents de l’État consécutive au recensement de 2001 et des recrutements effectués dans les secteurs de la sécurité, de l’éducation et de la santé. “ La réduction du nombre de conseillers à la présidence de la République, dans les ministères et autres institutions, décidée en août 2003, n’a eu un impact qu’à partir de décembre ”, se défend également le gouvernement.
Le tableau de la situation économique gabonaise brossé par le FMI, n'est pas brillant. Elle se caractérise par “ un poids élevé de la dette, des perspectives de réduction continue de la production pétrolière, une faible diversification de l’économie et des indicateurs sociaux très faibles conjugués à un taux de pauvreté élevé. ” La répartition des revenus disponibles est en outre très inégalitaire, estime le Programme des Nations unies pour le développement (Pnud), qui révèle que “ un pourcentage important du revenu national est détenu par 10 % des personnes les plus aisées. ” Dans un tel contexte, les fonctionnaires même moins nombreux n'ont sans doute pas fini de planter leurs choux ni les administrations de tourner au ralenti.