Couloirs déserts, salles d'audience hors d'usage, machines à écrire d'un autre âge: le Palais de justice de Libreville ressemble à un grand vaisseau vétuste et abandonné, symbole de la crise judiciaire que traverse le Gabon où les magistrats se sont mis cette semaine en grève "illimitée".
La colère des magistrats gabonais, qui s'ajoute à celle des greffiers, déjà en grève depuis près de cinq mois, paralyse désormais complètement cette institution, véritable "parent pauvre", selon eux, de la fonction publique.
Déçue de ne pas voir se concrétiser les accords signés en février et mai derniers avec la présidence gabonaise, au terme de plusieurs mois de grève, la coordination syndicale de cette profession a décidé de débrayer à la veille de la rentrée judiciaire, célébrée le 1er octobre.
Revalorisation des primes de logement, régime de retraite spécial, attribution de véhicules de service ou encore fourniture du costume d'audience: les magistrats revendiquent une amélioration de leurs "conditions de vie et de travail", jugées déplorables.
"Un jeune magistrat est aujourd'hui obligé de souscrire à un emprunt pour payer son costume d'audience dont le prix s'élève à environ 400.000 francs CFA (4.000 FF)", s'indigne un membre de la coordination, soulignant que chaque changement de poste nécessite l'acquisition d'une nouvelle tenue.
Quant à l'absence de centre de documentation au Palais de Libreville, où travaillent une centaine de magistrats sur les 263 en activité dans le pays, elle oblige les plus aisés à acheter à leurs frais les ouvrages spécialisés nécessaires à leur travail.
Faute de véhicules, les neuf juges d'instruction de la capitale gabonaise, où vivent plus de 450.000 habitants, soit près de la moitié de la population du pays, ne se déplacent presque plus sur le terrain pour leurs enquêtes, à moins de prendre un taxi.
"Nous travaillons encore avec des vieilles machines à écrire mécaniques et des feuilles de carbones", déplore l'un de ces juges qui voit passer entre ses mains près de 500 dossiers par an.
Outre l'informatisation de l'appareil judiciaire, cruciale pour mettre en place un fichier central des casiers judiciaires encore inexistant, les magistrats souhaitent une réfection globale du Palais de justice, explique le président de la coordination, Samuel Oke Ndong.
"Depuis sa construction en 1977, à l'époque du boom pétrolier, il n'y a jamais eu de travaux de grande ampleur", ajoute ce conseiller à la Cour de Cassation, véritable mémoire des lieux.
Aujourd'hui, deux des cinq salles d'audience du Palais sont inutilisables en raison des infiltrations d'eau. Les climatiseurs se sont arrêtés les uns après les autres, faute d'entretien.
"Dans ces salles surchauffées, il y avait au moins égalité entre les justiciables et les juges puisque tout le monde étouffait ou avait les pieds dans l'eau", raconte avec humour un ancien juge.
Si la grève des magistrats devrait permettre d'accélérer les travaux de réfection des salles d'audience déjà entamés, elle risque en revanche de pénaliser encore plus les avocats, en colère de voir leurs affaires bloquées depuis des mois.
Mais les grands perdants restent les justiciables, qui devront pour certains attendre en prison la fin du mouvement des magistrats pour pouvoir passer devant un tribunal.
Début 2001, les gardes à vue s'étaient déjà prolongées de manière dramatique, parfois jusqu'à deux mois pour les criminels endurcis, entassés dans les locaux de la police judiciaire en attendant d'être déférés devant le parquet.
"Pas d'Etat de droit, sans une justice crédible", répondent les syndicats de la magistrature qui rappellent volontiers que leur mouvement a déjà entraîné la mutation de plusieurs collègues.
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