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Le Gabon, Pasqua et la «Corse connection»
Auteur:  Le Figaro  | Date: 23 Février 2001  | Réactions ()
Section: Economie

Paris (Le Figaro, 23 février 2001) - Emmanuel n'a jamais vu un demi-sang de sa vie, animal aussi présent en Afrique équatoriale que le pingouin ou le kangourou. Il croit cependant aux chances de Glissando dans la deuxième course à Vincennes, le prix de Munich. «C'est un cheval de classe», commente-t-il. Il l'a lu dans les pages hippiques du journal gabonais L'Union, sous la plume de Thierry Roland, «un bon pronostiqueur».

Chauffeur de taxi, Emmanuel joue son quarté quotidien dans la moiteur des locaux du Pari mutuel urbain Gabon (PMUG). En ce début d'après-midi, les parieurs se pressent aux guichets pendant que des téléviseurs diffusent en boucle la chaîne du câble Equidia, comme dans n'importe quel bar-tabac-PMU du fin fond de la Creuse. Au fond de la salle, des gardes privés surveillent les caisses, armés de fusils. Car on joue gros à Libreville. Le PMUG annonce un chiffre d'affaires annuel de 65 millions de francs pour une masse d'enjeux de 140 millions (14 milliards de francs CFA).

La rente pétrolière assure aux Gabonais l'un des revenus par habitant les plus élevés d'Afrique, d'où l'intérêt d'y greffer le virus des courses. Le PMUG s'en est chargé suivant ainsi l'exemple du Burkina Faso, du Sénégal ou de la Côte d'Ivoire. Copie conforme du PMU français, le PMUG se contente de verser à l'organisme d'origine une redevance en échange d'un accès aux informations. La présidente de son conseil d'administration, Marthe Mondoloni, se faisant forte, pour sa part, d'accorder, à l'occasion, un prêt au Rassemblement pour la France (RPF).

Dans les bureaux climatisés du PMUG, le personnel est formel: «Mme Marthe», la patronne, est absente. «Elle est en voyage», affirme sa secrétaire sans donner de précision.

Marthe Mondoloni, 32 ans, en avait surtout assez de recevoir des journalistes venus la questionner sur le versement controversé accordé, via des comptes monégasques, au RPF de Charles Pasqua. «Elle est partie se reposer, elle a eu un coup de fatigue du fait de sa surcharge pondérale, point final», précise Mario Lopez, le directeur général du PMUG.

En claquant la porte du parti souverainiste en juillet 2000, Philippe de Villiers avait émis des doutes sur la transparence de ces opérations. «Quel intérêt le RPF avait-il à s'endetter auprès de Marthe Mondoloni alors qu'il aurait pu emprunter à une banque?», s'était interrogé l'ancien vice-président du RPF le 10 janvier, à l'occasion d'une audition conduite par les juges Philippe Courroye et Isabelle Prévost-Desprez.

Située en 55e position sur la liste du RPF aux élections européennes de 1999, Marthe Mondoloni avait remis 7,5 millions de francs, en justifiant la somme par des ventes de sicav. Après le remboursement des frais de campagne par l'Etat, elle aurait accepté, par «amitié» pour Charles Pasqua, de laisser au parti 2,5 millions de francs. Ce qui après tout est son affaire.

Seulement, à Monaco, la justice s'intéresse à Marthe Mondoloni dans un autre dossier. Alerté par l'importance de versements effectués depuis sept ans dans des banques de la Principauté, le juge Hulin enquête sur des comptes appartenant aux réseaux corses des jeux en Afrique sur lesquels flotte un soupçon de blanchiment d'argent sale.

Le nom de la présidente du conseil d'administration du PMUG figure cette fois aux côtés de parents et d'amis, tous membres de la nébuleuse du roi des jeux Robert Feliciaggi, un proche d'André Tarallo, l'ex-responsable d'Elf au Gabon, et de Daniel Léandri ? mis en examen dans l'affaire Elf pour un emploi présumé fictif ?, brigadier de son état et fidèle parmi les fidèles de Charles Pasqua.

Avant de se mettre au vert, Marthe Mondoloni s'était distinguée par l'imprécision de ses explications. Au point de donner l'impression d'être une «femme de paille». Mario Lopez, le directeur général du PMUG, est peut-être plus clair mais guère bavard. «On en a assez de cette histoire. Marthe Mondoloni a prêté de l'argent par conviction politique. Elle est très attachée au gaullisme et à la personnalité de Charles Pasqua. Quant à M. de Villiers, il n'a pas trouvé cet argent immoral et anormal quand il en a profité pour être élu», assure-t-il.

Pied-noir originaire d'Oran, Mario Lopez a travaillé dans les casinos en France, à Divonne, notamment, avant de rejoindre le clan des Corses d'Afrique. «Ce que l'on reproche aux Corses est assez proche du délit de faciès», note-t-il.

Plutôt que de s'étendre sur le fonctionnement du système Feliciaggi, l'homme préfère mettre en avant le millier d'emplois créés par les sociétés de jeux à travers le pays. «C'est un groupe financier qui gère le PMUG et les casinos. Je n'ai pas à vous faire l'inventaire. Appelez ça une nébuleuse si ça vous chante», ajoute-t-il.

Pour comprendre la «Corse connection», il est nécessaire d'explorer les arcanes de l'amicale tribale des Corses d'Afrique en prenant garde de ne pas ouvrir la boîte aux fantasmes. Né au Congo, Robert Feliciaggi et son frère Charly, un homme d'affaires spécialisé dans la pêche, ont bâti leurs empires respectifs grâce à l'appui de présidents africains tels le Congolais Denis Sassou n'Guesso et le Camerounais Paul Biya. Ils ont su aussi bénéficier de la protection d'un André Tarallo ou d'un Louis Dominici, longtemps ambassadeur inamovible de France au Gabon.

Blancs africains, ils se sont entourés de concitoyens insulaires qui travaillent en famille. On retrouve dans l'entourage gabonais de Marthe Mondoloni les silhouettes parfois hautes en couleur de Toussaint Mondoloni, son mari, de Michel Tomi, son père, l'initiateur du pari mutuel au Cameroun et gérant de machines à sous dans la sous-région africaine, et de Jean-Baptiste Tomi, le maire de Tasso en Corse-du-Sud, village de bergers connu pour être un vivier à croupiers avant que la profession ne se féminise. Personnage influent, Jean-Baptiste Tomi, dans son pays, joua au passage en 1993 au «Monsieur bons offices» dans le rapprochement entre le ministre de l'Intérieur et les nationalistes.

L'association a donc connu au Gabon ses premiers succès en 1993, avec la création du PMUG. Coïncidence: le siège de l'établissement était alors installé dans le même immeuble, aujourd'hui décati, que la défunte Fiba, une banque impliquée dans les malversations de l'affaire Elf, d'où l'argent sortait, dit-on, par valises. A la même époque, les conquérants du hasard ont créé des petites salles de jeux, les Fortune's club à l'emblème d'une corne d'abondance remplie de pièces d'or, des établissements interdits aux autochtones. Ces coups d'essai ont viré à la success story avec la naissance du casino Croisette. L'immeuble flamboyant de béton et de verre est situé sur le front de mer entre la présidence et le siège d'Elf, les deux centres névralgiques du pouvoir de la pétrorépublique dirigée depuis trente-cinq ans par Omar Bongo, autocrate tancé par le FMI pour sa gestion de la cassette de l'or noir.

Le seau en plastique bourré de jetons à portée de main, des Asiatiques et des Européens s'escriment sur une armée d'une cinquantaine de bandits manchots, le véritable fond de commerce de la maison. L'orchestre joue des airs de Sao Tomé et du Cap-Vert aux clients du bar cosy. Le personnel féminin, en partie malgache et mauricien, donne le change au tapis vert. Le clan des casinotiers corses ? un brin caricatural ? veille au grain en entretenant ses mystères. «Cessez de nous harceler», répondent-ils excédés à plusieurs demandes d'entretien.

«Leur ascension est simple. Elle doit beaucoup à l'entregent de Charles Pasqua», explique sous couvert d'anonymat un homme d'affaires d'origine libanaise. «Charles Pasqua est venu au Gabon lorsqu'il n'était pas encore ministre de l'Intérieur mais déjà président du conseil général des Hauts-de-Seine. Il a financé en 1992 d'importants travaux d'aide au développement. Il a fait construire des écoles, des routes et des ponts. Cela a plu», estime-t-il. «En 1993, les Corses des jeux ont déclenché leur offensive. Les machines à sous jusque-là interdites sont entrées massivement au Gabon. Leurs propriétaires sont quasiment en situation de monopole car les Gabonais se sont sentis obligés de faire plaisir aux amis de M. Pasqua. En Afrique, ce sont toujours les plus forts qui gagnent.» Cette version est bien entendu démentie par l'entourage de l'ex-ministre de l'Intérieur pour qui il n'y a pas de rapport de cause à effet entre les deux démarches.

Reste que si rien ne permet d'affirmer que l'on blanchit de l'argent dans les casinos des Corses d'Afrique, l'opacité et la loi du silence entretiennent le doute. Au fait, comment dit-on omerta en dialecte Fang?


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