Libreville (L'Union, 13/09/2001) - Tous les responsables des principales formations politiques interrogés hier au sortir des discussions qu'ils ont eues avec le président de la Commission nationale électorale (CNE), Gilbert Ngoulakia, ont manifesté leur inquiétude par rapport à l'incurie dont fait preuve le CTE.
La question relative à l'affichage des listes électorales, en vue des élections législatives de décembre prochain, a suscité au siège provisoire de la Commission nationale électorale (CNE), une levée de boucliers de la part des principaux leaders politiques gabonais. Conviés par le président de la CNE, M. Gilbert Ngoulakia, à des discussions autour du lancement effectif des activités de cette institution, les responsables du Parti gabonais du progrès (PGP), des deux tendances du Rassemblement national des bûcherons, du Parti de l'unité du peuple (PUP), de l'Union socialiste gabonaise (USG), ne se sont pas empêchés, en raison du retard observé dans le processus de publication du fichier électoral, de dénoncer certaines pratiques jugées frauduleuses dans la confection des listes électorales.
Tous pratiquement de façon unanime ont accusé le ministère de l'Intérieur d'en être le principal instigateur et responsable. Pas moins. Des accusations graves relayées, par exemple, par Auguste Nguembyth, le secrétaire général adjoint à l'Organisation du PGP, qui s'appuyait sur les conclusions de la rencontre de la classe politique, le 20 août dernier, autour du chef de l'État Omar Bongo. Lesquelles fixaient l'affichage des listes électorales au ler septembre dernier. Selon ce dernier, "la date arrêtée par consensus par toute la classe politique doit être respectée".
Or, constate-t-il, aussi bien dans l'arrière-pays qu'au Centre technique des élections (CTE) d'Oloumi, pas un seul listing n'a été jusque-là, mis à la disposition des Gabonais en âge de voter et désireux comme le prévoit la loi électorale de faire des vérifications et autres réclamations. Une situation due en partie à la fois au retard observé dans le non respect du calendrier mais aussi à un "tripatouillage" prémédité. Et Vincent Moulengui Boukossou, vice-président du RNB-Nouveau-départ, de pointer un doigt accusateur : ''La responsabilité incombe au ministère de l'Intérieur".
Pour le numéro deux de la tendance RNB du père Paul Mba Abessole, qui estime que "la liste électorale est le point le plus important de la transparence", il est clair en effet qu 'étant de la compétence du ministère de l'Intérieur, "les retards ne sauraient être imputés au président de la CNE, mais à ce département ministériel".
APPREHENSIONS. Conscient des risques que pourrait engendrer une rupture du climat de confiance issu des discussions de la classe politique réunie à la présidence de la République, le président du RNB-Démocrate, le Pr Pierre André Kombila Koumba n'a pas caché son inquiétude. Pour l'éminent cardiologue, si tout est faussé dès le départ au niveau des listes électorales, la volonté du président Gilbert Ngoulakia à faire en sorte que les élections se déroulent dans la transparence, sera vaine, annihiler par cette volonté manifeste du ministère de l'Intérieur de voir les choses ne pas aller dans le bon sens.
Même son de cloche du côté de Me Louis-Gaston Mayila, le président du PUP, pourtant allié du PDG, qui confirme à son tour, les appréhensions de tous les partis politiques sur la question hautement cruciale de la fiabilité des listes électorales. Il n'y a pas de raison, estime le leader du PUP, que l'on veuille d'une chose et de son contraire, comme pour dénoncer les pratiques peu orthodoxes en cours au Centre technique des élections (CTE) où, il ne se passe pas un jour sans que l'on ne dénonce une certaine négligence coupable de la tutelle.
Selon Me Mayila, la fiabilité des listes électorales demeure un préalable déterminant à la transparence électorale dans laquelle s'est engagée la classe politique au sortir de la rencontre présidée par le chef de l'État, Omar Bongo, qui n'a eu jusqu'ici de cesse de rappeler sa ferme volonté de voir les futures échéances électorales se dérouler dans un climat serein et apaisé.
Toutefois, il faut dire que ce pessimisme ambiant qui semble gagner plusieurs responsables de partis, a été relativisé par le président de l'USG, le Dr Serge Mba Bekalé. Le chef de la délégation de la majorité aux négociations avec l'opposition, est convaincu, pour sa part, qu'une issue positive à ce retard observé dans l'affichage des listes électorales, sera apportée par le gouvernement dans les jours qui viennent. Cela suffira-t-il à convaincre les plus sceptiques, que l'on dénombre même dans le camp de la majorité ?
Commentaire: Parfum de magouille
JEAN-François Ntoutoume Emane est devant un beau dilemme : présider la commission ad hoc sur la transparence des élections et diriger un gouvernement qu'on accuse déjà, à tort ou à raison, à travers le département de l'Intérieur, de ne pas vouloir justement mettre en oeuvre toutes les conditions de nature à garantir cette transparence. Et, nombreux sont ceux qui adjurent le Premier ministre, dont tous les acteurs politiques, reconnaissent le sens élevé des responsabilités et, surtout, l'attachement, à tout crin, aux vertus de la démocratie, de jouer rapidement les pompiers.
Le feu de la suspicion qui couve depuis le lancement avorté de l'opération d'affichage des listes électorales n'augure, en effet, rien de bon. Le ministère de l'Intérieur, chargé de la gestion administrative et politique des élections, continuant toujours de vaciller entre l'ivresse des problèmes logistiques et humains qui, selon la vieille alchimie officielle, ont retardé officiellement le démarrage de l'opération et l'exigence du respect des délais prescrits par la loi.
Selon un responsable de ce département, "il y a une seconde période de révision des listes électorales qui s'ouvre deux mois avant le scrutin. L'élection ayant lieu en décembre, nous restons donc conformes à l'article 44 de la loi n°07/96 du 12 mars 1996 portant dispositions communes à toutes les élections politiques, modifiée par la loi n° 10/98 du 10 juillet 1998".
Cet article stipule, en effet, qu' "après la clôture de la liste, et en tout cas soixante jours au plus tard avant le scrutin, sont inscrits ou radiés : les personnes dont l'inscription ou la radiation aura été ordonnée par une juridiction compétente; les agents des secteurs public ou parapublic ainsi que les employés des entreprises privées ayant fait l'objet d'une mutation ou d'une mise à la retraite. ; et les personnes remplissant les conditions d'âge exigées pour être électeur, après la clôture des délais d'inscription..."
COMPLOT • Soixante jours avant le scrutin ! Cela signifie que les listes électorales doivent être affichées au plus tard le 2 octobre 2001, le premier tour des législatives ayant été fixé au 2 décembre prochain. À vrai dire, si les propos de ce cadre recèlent un ferment d'objectivité, la question des conditions de transparence, n'en est pas moins pertinente. Certes, dans un pays où la suspicion a investi la conscience populaire, l'organisation d'une élection donne toujours l'occasion de soupçonner le ministre de l'Intérieur de vouloir tripatouiller. Mais, avouons qu'il est difficile de tresser des lauriers au ministre d'État Antoine Mboumbou Miyakou, devant les accusations insistantes portées à l'encontre de son département.
Parmi ces accusations, les intrigues politiciennes et les procès en sorcellerie dont sont l'objet de nombreux compatriotes dont les noms auraient été purement et simplement effacés sur les listes électorales. Des compatriotes ainsi frappés d'ostracisme pour avoir, semble t-il, manifesté leur intention d'accorder leurs suffrages à tel ou tel éventuel candidat, que certains "gérontocrates" ne veulent pas voir au parlement.
Les hésitations et le désordre observés, avenue de Cointet et au Centre technique des élections, pour l'affichage des listes électorales s'expliqueraient donc par cette volonté de gommer sur le fichier électoral les noms des électeurs théoriquement non maîtrisables, ou alors de procéder au "bourrage" de certaines listes, au gré des humeurs et alliances conjoncturelles.
Ce que ce responsable n'a pas précisé c'est que 1'article 38 de la loi précitée mentionne aussi que "pendant la période de révision les listes électorales ainsi que les tableaux des additions et des retranchements sont affichés... Durant la même période, tout citoyen ayant été omis sur la liste peut réclamer son inscription..." Si tant est que le ministre d'État Mboumbou Miyakou attend le dernier jour autorisé par la loi pour afficher les listes électorales, comment et auprès de qui les électeurs oubliés pourront-ils faire valoir leurs réclamations, étant donné que la période de révision sera bel et bien close ?
Au CTE, c'est motus et bouche cousue, le directeur de cette structure - fortement contesté, désormais - estimant avoir reçu, de la part de sa hiérarchie, des instructions fermes pour... ne rien dire à la presse. Ce qui ne fait qu'alimenter logiquement les rumeurs d'une véritable conspiration contre les principes démocratiques. Le plus grave, notamment pour le Parti démocratique gabonais (PDG), dont de nombreux cadres sont visés, c'est que cette situation compromet la volonté de la direction du parti améliorer le score réalisé aux dernières législatives.
De même qu'elle tend à renforcer les clivages et autres tensions claniques et de générations que le président fondateur a souhaité voir disparaître mais que l'obsession de certains à s'accrocher à tout prix à leurs privilèges et gérer leurs provinces en potentats incontournables vient brutalement de remettre au goût du jour. Si l'imbroglio dans lequel ont été organisées les précédentes consultations s'explique par les débuts inévitablement laborieux de toute oeuvre humaine, la cinquième élection de l'ère démocratique devrait l'être dans un contexte qui puisse garantir un minimum de transparence et de sérieux.
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