L'Afrique francophone tient peut-être son Canard enchaîné avec Le Gri-Gri international, un journal satirique, impertinent sans être malhonnête, irrespectueux sans verser dans les coups bas. Le premier numéro était quelque peu brouillon et ésotérique pour le non-initié ; le suivant a une bien meilleure allure. Parmi les perles du Gri-Gri, le journal pour lequel "toute vérité est bonne à lire" : un éclairage sur les déboires financiers de la compagnie Air Gabon, victime d'une société indélicate dont le PDG n'est autre que le président du conseil d'administration... d'Air Gabon ; le récit de la mutinerie en Guinée-Bissau et du "Courage, fuyons" des patrons de l'armée ; des échos du "bled" (comprendre le Maghreb)...
Un dessin de Cabu, une bande dessinée sur "les tribulations de Kadhafou", le chef d'Etat libyen, des critiques de livres, un billet intitulé "L'Afrique on s'en fout", de Daniel Mermet, animateur sur France-Inter et membre de l'association des Amis du Gri-Gri, complètent le tout.
Pour échapper aux censeurs, le journal - un quinzomadaire au format tabloïd tiré à 10 000 exemplaires - est installé sur les bords de la Seine. Sa distribution en kiosques se cantonne à la France et à quelques pays voisins (Belgique, Luxembourg, Suisse). En Afrique noire, son marché naturel, la version papier n'est disponible que par abonnement.
Cette situation est le fruit d'une histoire mouvementée qui ressemble un peu aux tribulations de ces travailleurs noirs que les tourments de la vie à Dakar, Bamako ou Kinshasa ont contraints à émigrer en France. Dans un cas, les raisons sont économiques ; pour Le Gri-Gri, elles furent politiques.
Le Gri-Gri est né, dans sa première version, au Gabon, au début des années 1990. Lancé par un opposant qui, depuis, a rallié le pouvoir, il ne s'appelait pas Le Gri-Gri, mais La Griffe. C'était un journal humoristique mélangeant textes et dessins et qui, le succès aidant, a donné naissance au Gri-Gri, une version light de La Griffe où l'actualité est traitée sous forme de bandes dessinées. "Il y avait une dizaine de journalistes qui travaillaient pour nous. Ça marchait tellement bien qu'en 1998 nous avons été condamnés et interdits de paraître pour "acharnement envers le chef de l'Etat et sa famille"", raconte le rédacteur en chef, Michel Ongoundou.
UNE ASSOCIATION D'AMIS
Sentant tourner le vent, le journaliste quitte le Gabon, où un tribunal l'a condamné à plusieurs mois de prison. Son rédacteur en chef le suit, et c'est donc depuis la France, où il a demandé l'asile politique, que M. Ongoundou relance le Gri-Gri, début 1999.
L'expérience est brève, chaotique : interdiction de paraître et levée de la censure se succèdent au Gabon pour le Gri-Gri, au gré des couvertures, jusqu'à ce que le patron du journal, toujours installé à Paris, jette l'éponge.
Mais ce n'est que partie remise. Une brève incursion dans la presse magazine ayant rapidement tourné à l'échec (ce fut Black Men), M. Ongoundou songe à relancer Le Gri-Gri. Cette fois, le pari est différent. Plus question de se focaliser sur un pays unique. Le Gri-Gri international élargira son champ d'action. Il s'intéressera à l'Afrique francophone et, au-delà, au Maghreb. Il n'acceptera pas la publicité et attendra de gagner de l'argent pour salarier ses journalistes (quatre actuellement) et passer à un rythme hebdomadaire.
Le Gri-Gri a su s'entourer de parrains qui veillent sur son berceau. Une association des Amis du Gri-Gri a donc été créée qui, outre Daniel Mermet, réunit l'ancien secrétaire général de la Fédération internationale des ligues de droit de l'homme (FIDH), l'avocat William Bourdon et une poignée de journalistes français. Les premiers résultats sont encourageants. En Afrique, les photocopieuses sont de la partie. Les reproductions d'articles du Gri-Gri se vendent dans les rues de Libreville et de Yaoundé.