Le silence sur les victimes africaines est aussi révoltant que la publicité sur les dons américains.
Il y a plus de deux mois que le Tsunami a très durement frappé de nombreux pays de l'Asie du sud-Est. Après les vagues meurtrières, on peut se permettre de comprendre maintenant les vagues de « solidarité » occidentales que connaissent ces pays. Il ne s'agit nullement d'un sentiment de jalousie vis-à-vis des pays sinistrés asiatiques. En Afrique, c'est bien des jours après l'enterrement du défunt qu'on soulève les polémiques Le tremblement de terre et le raz-de-marrée survenus le 26 décembre dernier en Asie du Sud-Est a suscité un extraordinaire élan de solidarité de la part des pays "riches". Individus et Etats, entreprises privées et publiques, campagnards et citadins, artistes et leaders politiques, enfants et vieillards, écoliers et travailleurs, etc. se sont mobilisés de manière inattendue et inédite pour soutenir matériellement, mais surtout financièrement, les victimes.
Des collectes de fonds ont, spontanément et systématiquement, été organisées partout en Europe et aux Etats-Unis, à grands renforts médiatiques. En Belgique par exemple, l'une des plus importantes de ces opérations, dénommée «Tsunami 12-12», avait déjà produit, au 10 février 2005, plus de 50 millions d'euros environ (près de 35 milliards de Fcfa). Il convient de préciser que 97% de ce montant provient de dons de particuliers. L'inspiration dont font preuve les donateurs, de même que les quantités des sommes, sont saisissantes : les vingt clubs de football de la première division anglaise ont offert ensemble 1 million de livres (près du milliard de Fcfa). Aux pays-Bas, des couples ont demandé aux invités de leurs noces de verser de l'argent pour le compte des sinistrés, plutôt que sur des listes de mariage. La Croix-Rouge française a rassemblé 7millions d'euros (l'équivalent d'environ 5 milliards de Fcfa). Les sociétés Cisco et Exxon Mobil aux Etats-Unis, la firme Total, British Petroleum et Deutsche Telekom en Europe ont versé 1 million de dollars (environs _ milliard de Fcfa). La Banque mondiale a déjà offert 250 millions de dollars (soit plus de 125 milliards de Fcfa) !
Le total des fonds réunis à ce jour par ces " pays riches " dont l'Australie (en tête), l'Allemagne, le Japon, les Etats-Unis, l'Angleterre, etc. se chiffre à près de 4 milliards de dollars (environs 2000 milliards de Fcfa), rassemblés seulement en quelques jours ! Mais c'est sans compter avec le fait que la liste des pays donateurs est très loin d'être close, et que les quêtes continuent! L'on assiste quasiment à ce que le philosophe français Michel Serres avait appelé «une mondialisation de la solidarité». Une solidarité qui est d'autant plus à féliciter que, comme le déclarait le 22 décembre dernier, Jan Egeland, secrétaire général adjoint de l'Onu chargé de la coordination des opérations de secours, «il s'agit des sommes les plus importantes jamais versées pour des opérations de secours sur une période aussi courte».
Mais du coup aussi en Afrique, beaucoup se demandent pourquoi la souffrance de l'Asie rencontre tant de compassion, quand celle de leur continent ne suscite plus qu'indifférence et apathie, malgré les élans passés de générosité. Surtout quand l'on apprend, des mêmes responsables de l'Onu, que le montant des sommes rassemblées pour le Tsunami est de très loin supérieur aux sommes perçues par cette institution en 2004, pour ses opérations au Darfour et en République Démocratique du Congo. Et aussi quand on sait que, comme le soulignait récemment très justement (même si l'on peut douter de sa sincérité) le Premier ministre anglais Tony Blair, l'Afrique connaît, en ses nombreux recoins, l'équivalent du Tsunami asiatique. Pour ceux qui en doutent, juste quelques chiffres pour les convaincre. Le Tsunami asiatique du 26 décembre dernier a fait au plus 300 mille morts. La guerre en République Démocratique du Congo en a fait 3,8 millions depuis 1998, soit 13 fois plus que le Tsunami. Le Darfour a déjà enregistré plus de 70 mille morts. Au Burundi, Rwanda, en Somalie, etc. des milliers de personnes continuent de mourir.
Pourtant, selon certains organismes tels que l'International Rescue Committee (Irc, une Ong américaine) et contrairement à ce qu'on croit souvent, ce ne sont guère les conflits armés qui tuent dans tous ces pays africains sinistrés, mais ce sont la faim et les maladies. Les guerres n'en sont donc que de simples catalyseurs. Dans les rares Etats où existe «la paix» ou la «stabilité» (Cameroun, Gabon, Bénin, etc.) la pauvreté est telle que beaucoup de personnes meurent parce qu'elles ne peuvent se soigner du simple paludisme, ni s'acheter les anti-rétroviraux contre le sida. D'où cette inquiétude toute fondée du directeur de la rédaction du bimestriel Le Monde Diplomatique Manière de voir, Ignacio Ramonet, qui constatait amèrement, il y a peu que, « le paludisme tue 1 à 2 millions de personnes par an en Afrique, et le sida beaucoup plus. Le principal allié du sida, poursuit-il, est la pauvreté ( ); les populations et les Etats ne peuvent rien pour tenter d'enrayer la maladie par faute de moyens ( )».
Le tsunami du Sud-Est asiatique, même s'il est et restera toujours un événement macabre dans les mémoires de l'humanité, nous aura tout de même permis de constater que les plus riches, avec un peu de volonté, peuvent efficacement «aider» les «plus pauvres» ; et même, je dirais, sont capables d'effacer la pauvreté à travers le monde, et en Afrique en particulier, en quelques temps! Car selon un récent rapport de l'Onu, l'Afrique a besoin de 126 milliards de dollars par an, pour espérer sortir de la pauvreté. Or, Les quêtes pour les sinistrés du Tsunami ont rapporté 4 milliards de dollars (2000 milliards de Fcfa), en quelques jours! Une somme qu'il suffirait de multiplier par 30, pour effacer la pauvreté chez nous. Je laisse le soin à chacun de continuer les calculs
Mais, dans le fond, s'agit-il vraiment d'une « solidarité» envers l'Asie? Je me permets d'en douter. De mon point de vue, deux raisons fondamentales expliquent ce qu'on a tôt fait de désigner par un «élan de solidarité» des pays riches envers les sinistrés: de nombreux Occidentaux ont péris dans ce Tsunami ; la plupart de pays sinistrés (îles des Maldives, le Sri Lanka, la Thaïlande surtout) sont les destinations privilégiées de touristes et vacanciers venant de ces pays donateurs. Dès lors Européens et Américains se sont sentis doublement concernés. Ce Tsunami n'a pas été seulement celui des asiatiques, mais également le leur. Sinon, en plus, comment comprendre que, même s'ils ont été moins touchés que les pays asiatiques, le cas des victimes somaliennes et kényanes (parmi lesquelles à ma connaissance ne figure aucun Européen ni Américain) ne soit presque pas évoqué par les médias en Europe ou en Amérique? Le silence sur les morts africains de cette catastrophe est aussi révoltant que la distribution, à grand renfort de publicité, des sacs de riz ou de farine de soja par les pays occidentaux au Darfour ou au Nord Cameroun !
Mais l'Afrique doit-elle pour autant s'en plaindre? Franchement, pas du tout. Car, d'une manière générale, l'aide occidentale envers les «pays pauvres» n'a toujours existé que dans l'esprit de ceux qui y croient. Cela a déjà été démontré par des plumes et des voix plus autorisées. Nous ne faisons que le répéter. Le Tsunami asiatique, une fois de plus, n'a fait que le confirmer. Il faut enfin, qu'en Afrique en particulier, on cesse de penser naïvement que le «développement» viendra un jour des «aides» occidentales. L'histoire des peuples et des civilisations anciennes ou récentes montre qu'aucun développement n'a jamais été produit de l'extérieur. Au contraire, la plupart des grandes civilisations ont été détruites par des peuples venus de l'étranger. En somme, nos « bailleurs de fonds» sont aussi malheureusement ceux de la pauvreté : ils n'ont aucun intérêt à ce que l'Afrique cesse un jour de compter sur eux.
Leur survie même en dépend ! et c'est le lieu de le souligner encore, pour ceux qui l'ont oublié: la fameuse Banque mondiale sur laquelle l'Afrique mise son développement (eh oui! l'institution qui a conçu les fameux Plans d'ajustement structurel aux effets ravageurs que tout le monde vit encore actuellement dans le continent, aura fait don de 125 milliards de Fcfa environ aux pays sinistrés, espèces sonnantes et trébuchantes; et il ne s'agit nullement, comme à l'accoutumée, d'un prêt ! Un modeste Belge, maçon de son état, et qui a contribué dans les quêtes de secours aux victimes du Tsunami, déclarait il y a peu dans un quotidien de Bruxelles que, personne ne donne d'argent à l'Afrique (entendez, comme on le fait pour les pays sinistrés asiatiques), «parce que chaque fois qu'on le fait, le gouvernement le vole tout simplement». Ce n'est peut-être pas totalement faux hélas !