Le président ukrainien sortant Leonid Koutchma a demandé à toutes les parties d'ouvrir immédiatement des discussions pour mettre un terme à la crise consécutive à la présidentielle, mais il a également qualifié les manifestations de l'opposition de "farce politique".
"Cette farce politique (...) est dangereuse et pourrait avoir des conséquences imprévisibles", a dit Koutchma dans un communiqué lu à la télévision par un présentateur.
"J'invite les représentants de tous les partis politiques d'Ukraine à s'asseoir immédiatement à la table des négociations".
Il a ajouté que les autorités ne seraient pas les premières à recourir à la violence mais qu'elles se tenaient "prêtes à maintenir l'ordre et la loi".
Plusieurs capitales européennes ont exprimé mardi leur inquiétude face au blocage politique en Ukraine, où l'opposition est descendue dans les rues pour protester contre des fraudes électorales dont elles accusent le pouvoir.
De son côté, le président russe Vladimir Poutine, qui a soutenu le Premier ministre Victor Ianoukovitch, lequel est sorti officiellement gagnant du second tour de la présidentielle ukrainienne de dimanche, a demandé un règlement pacifique de cette crise et exhorté les partisans des deux camps à agir dans le cadre de la loi.
Mais le ministère russe des Affaires étrangères a quant à lui critiqué l'attitude de l'Union européenne, en lui reprochant son parti pris en faveur de Victor Iouchtchenko, le candidat de l'opposition dont les partisans marchaient par milliers mardi soir en direction de la présidence.
L'élection ukrainienne mettait aux prises les défenseurs de deux visions très distinctes pour l'avenir du pays. Si Ianoukovitch, soutenu par Poutine et par le président ukrainien sortant Leonid Koutchma, prône un renforcement de l'alliance avec Moscou, Iouchtchenko défend l'idée d'un rapprochement de l'Ukraine de l'Union européenne.
Iouchtchenko, dont 200.000 partisans occupent les rues de Kiev, affirme que les fraudes du pouvoir lors du scrutin ont poussé le pays "au bord de la guerre civile".
"NE RIEN LACHER"
L'inquiétude était palpable mardi en Europe de l'Est chez les voisins de l'Ukraine.
"Le chemin de la liberté est difficile. En Pologne, c'est quelque chose que nous savons car nous nous sommes également battus pour notre liberté", a déclaré à Kiev aux partisans de Iouchtchenko Jerzy Buzek, ancien chef du gouvernement polonais, aujourd'hui député européen.
"Vous ne devez rien lâcher. Nous sommes avec vous".
De son côté, le chef de la diplomatie tchèque Cyril Svoboda a affirmé que l'Ukraine risquait "l'isolement complet" si elle ne réagissait pas aux pressions internationales. Les fraudes ont été largement dénoncées par les institutions internationales qui avaient envoyé des observateurs.
"S'il n'y a pas de réponse, alors l'Ukraine risque de connaître le même sort que la Biélorussie", a-t-il ajouté.
Plusieurs hauts responsables biélorusses se sont vus interdire l'accès à l'Union européenne en guise de sanctions face aux irrégularités observées par Bruxelles lors des dernières élections.
Mardi, le Premier ministre néerlandais Jan Peter Balkenende, dont le pays préside l'UE, a appelé Koutchma pour lui faire part des "profondes inquiétudes" de l'UE quant au processus électoral ukrainien. Selon lui la "volonté de l'électorat ukrainien" pourrait ne pas se refléter dans les résultats préliminaires.
Dans un communiqué, la présidence de l'UE précise que Balkenende s'est entretenu avec le président du parlement ukrainien Volodimir Litvine et qu'il l'a exhorté à revoir le processus électoral et les résultats du second tour.
Le département d'Etat américain a exhorté les autorités ukrainiennes à ne pas certifier les résultats du scrutin tant qu'une enquête n'aurait pas été réalisée sur les allégations de fraude et il les a invitées à ne pas recourir à la force contre les manifestants.
"Les Etats-Unis sont gravement troublés par les indications importantes et crédibles de fraudes commises lors de l'élection présidentielle ukrainienne", a déclaré Claire Buchan, porte-parole du département d'Etat, à Crawford, au Texas, où le président George Bush passe la fête de l'Action de Grâce.
Richard Lugar, président de la commission des Affaires étrangères du Sénat américain, qui avait été envoyé comme observateur du scrutin par George Bush, avait affirmé auparavant qu'il était toujours temps pour l'UE et les Etats-Unis de peser dans la balance et de s'impliquer dans la crise "avant que la situation n'empire".
"L'UE POUSSE A LA VIOLENCE"
Washington a menacé de prendre de sanctions si les autorités de Kiev ne faisaient pas la lumière sur les accusations de fraude.
A Ottawa, le ministère des Affaires étrangères a convoqué l'ambassadeur d'Ukraine au Canada pour demander que Kiev enquête immédiatement sur "les allégations de fraudes graves", dit un communiqué du ministre, Pierre Pettigrew.
Une porte-parole a dit que l'ambassadeur avait été invité à s'entretenir avec Peter Harder, un haut fonctionnaire du ministère, Pettigrew se trouvant à l'étranger. Le Canada compte plus d'un million d'habitants d'origine ukrainienne, soit trois pour cent de sa population.
Après avoir félicité lundi Ianoukovitch pour sa victoire, Poutine a de son côté semblé plus réservé mardi.
"Il est vrai que j'ai félicité un des candidats sur la base des résultats immédiats", a dit Poutine. "Nous ne pouvons reconnaître les résultats car les résultats officiels ne sont pas connus".
Mais dans le même temps, le ministère russe des Affaires étrangères a accusé l'UE d'avoir incité à la violence en Ukraine en ayant d'emblée soutenu les accusations de fraude de Iouchtchenko.
"Cette annonce ne nous a pas surpris car dès le début, (l'UE) ne défendait qu'une seule position: soit Iouchtchenko l'emporte, soit l'élection sera entachée de fraudes et non démocratique", a dit le ministère.
"Dès qu'il a perdu, la réaction était prévisible. Cela n'a rien à voir avec la démocratie, l'objectivité et l'impartialité".
Il a estimé que l'attitude de l'UE montrait qu'elle ne respectait pas la démocratie et poussait "franchement l'opposition vers des actions illégales et violentes".
A Bruxelles, le chef des observateurs du Parlement européen, le député polonais Marek Siwiec, a parlé de scrutin à la nord-coréenne.
"C'est un défi au bon sens", a dit Siwiec en ironisant sur la participation proche de 100% dans certains circonscriptions: "Cela me rappelle un peu l'exemple nord-coréen, pas européen".
Le Conseil de l'Europe s'est de son côté dit "préoccupé" par les "irrégularités" observées lors de l'élection et a invité les forces politiques du pays à éviter tout recours à la force.