Viktor Iouchtchenko, particulièrement offensif, et son rival Viktor Ianoukovitch se sont mutuellement accusés de corruption et de fraude électorale lundi soir à l'occasion d'un débat télévisé d'une heure quarante-cinq minutes à quelques jours du "troisième tour" de l'élection présidentielle ukrainienne.
Dimanche prochain, l'opposant, favorable à un rapprochement avec l'Ouest, et le candidat du pouvoir, partisan de liens forts avec la Russie, s'affronteront de nouveau dans les urnes après l'invalidation par la Cour suprême du scrutin du 21 novembre, marqué par des fraudes massives et dénoncé quotidiennement par les centaines de milliers de partisans de la "vague orange" qui a déferlé sur Kiev.
Ces manifestations pacifiques placent Iouchtchenko en position de force, d'autant que son adversaire semble avoir été lâché par son mentor, le président sortant Leonid Koutchma, ainsi que par Moscou.
Sur la défensive, Ianoukovitch s'est exprimé parfois en russe, langue essentiellement usitée dans l'est industriel de l'Ukraine, son bastion électoral. Il a assimilé les manifestations de Kiev à un "coup d'Etat orange" censé le priver de sa victoire du 21 novembre.
"Vous pensez, Viktor Andreïevitch (Iouchtchenko), que vous l'emporterez et deviendrez président de l'Ukraine. Vous faites une grave erreur. Vous serez le président d'une partie de l'Ukraine", a assené Ianoukovitch, qui faisait face à son rival dans un studio d'un bleu sombre.
Ianoukovitch a vanté le bilan social de ses deux années à la tête du gouvernement, estimant qu'il avait amélioré le niveau de vie général de la population.
Au temps fort de la crise politique en novembre et début décembre, plusieurs régions de l'est de l'Ukraine, soutenant le Premier ministre, ont menacé d'organiser un référendum pour obtenir un degré d'autonomie à l'égard de Kiev, soulignant la ligne de faille historique qui démarque l'Ouest rural, pauvre et nationaliste, pro-européen, de l'Est industriel et russophone, au niveau de vie quelque peu plus élevé.
CHANGEMENT DE MODE DE DÉBAT
Iouchtchenko, qui s'exprimait pour sa part en ukrainien, seule langue officielle depuis l'indépendance, a calmement répliqué en accusant de nouveau Ianoukovitch de lui avoir ravi le second tour du 21 novembre par une falsification du scrutin, et il a estimé que l'Ukraine avait lutté dans son ensemble pour conquérir sa liberté politique.
"Vous êtes une personne qui a de la religion, n'est-ce pas?", a-t-il pris à témoin Ianoukovitch. "Tu ne voleras point... Et vous, vous avez volé trois millions de suffrages! (...) Peut-être la Cour suprême ment-elle et vous, vous dites la vérité?", lui a-t-il lancé, allusion à un des commandements de la Bible et à la fraude électorale du 21 novembre.
Vers la fin du débat, Ianoukovitch a paru s'excuser pour les falsifications qui ont entaché le vote du 21 novembre. "Je veux m'excuser auprès de vous tous pour les irrégularités durant cette campagne électorale. Je souhaite que nous ne faisions pas preuve de mauvaise volonté après ce scrutin. Je veux que notre peuple en sorte renouvelé".
Illustrant les changements profonds en cours sur la scène politique ukrainienne, les deux candidats s'adressaient directement l'un à l'autre dans le débat de lundi et pouvaient se poser des questions, alors qu'au cours de leur tout premier débat, ils n'avaient pu que faire des déclarations sur des questions précises ayant fait au préalable l'objet d'un accord entre les deux camps.
Lors du premier débat, Ianoukovitch, faisant allusion à la mystérieuse maladie qui a défiguré son adversaire depuis septembre, avait laissé entendre que ce dernier ne serait peut-être pas en mesure, pour des raisons de santé, d'assumer la fonction présidentielle.
Depuis lors, les médecins autrichiens qui l'ont soigné ont confirmé que Viktor Iouchtchenko avait bien été victime d'un empoisonnement à la dioxyne, acte qui selon l'intéressé a été commandité par le pouvoir ukrainien.
Le premier débat, en novembre, avait été suivi par la moitié environ de la population ukrainienne en âge de voter.