"Selon que vous êtes amis ou non, la France sera regardante ou non sur le respect des principes. C'est ainsi que certains Chefs d'état ont tripatouillé en toute quiétude la Constitution de leurs pays afin de faire sauter la clause de limitation des mandats. Le Gabon, la Tunisie, la Guinée Conakry, le Togo l'ont déjà fait.
Le Tchad est sur la liste, avec la bénédiction des autorités françaises. "
Tous ceux qui ont eu l'idée de surnommer le Président français l'Africain le connaissent et ont eu pleinement raison: il raisonne effectivement comme un Africain. Là où certains pensent que les Etats n'ont pas d'amis mais des intérêts, Chirac prouve le contraire. Il fonctionne aussi sur la base de l'amitié et de la sympathie. C'est au nom de ses principes qu'il a su courageusement assumer les liens forts qui l'unissaient à M Gnassingbé Eyadéma. Parlant de sa mort, il a confessé la perte d'un "ami personnel". On aura tous compris que c'est parce que le Togo est un pays ami de la France d'une part, et surtout un ami personnel de l'occupant de l'Elysée d'autre part, que l'on a observé à l'égard des évènements qui s'y sont succédé depuis 1990 une certaine complaisance, voire même une réelle complicité des autorités françaises, qu'elles soient de gauche ou de droite.
Lorsque le régime faisait tirer sur les manifestants désarmés, pourchasser ses opposants ou larguer d'avions, des corps en plein ciel, entre 90 et 93, causant, selon les organisations de défense des droits de l'homme, plus d'un million d'émigrés pour un si petit pays, la France a fait la sourde oreille. Parce qu'il faisait partie des fidèles parmi les plus fidèles, le Timonier de Lomé et de Pya a su compter sur la bienveillance de Paris. Ignorait-on que le grand ami n'était pas un exemple de bonne gouvernance à travers les critères habituellement jetés à la face des autres dirigeants qui ont le malheur de ne pas appartenir à la galaxie des amis personnels? Aujourd'hui, la condamnation par la France est perçue comme peu crédible parce que dans d'autres circonstances proches, selon Le Monde, elle n'a pas su faire preuve de fermeté. "En République démocratique du Congo, le Chef de l'Etat ne doit d'être au pouvoir qu'au fait qu'il est le fils de l'ancien président, Laurent Désiré Kabila, assassiné en 2001. En République centrafricaine, la France et les pays africains ont préféré fermer les yeux sur les conditions de l'arrivée au pouvoir du général François Bozizé"
Feu Gnassingbé Eyadéma n'était pas le seul grand ami de Chirac. On pouvait compter O.B.O, Omar Bongo Odimba, le nouveau doyen des chefs d'Etat africains. Il totalise 38 ans de bons et loyaux services dans la Françafrique. Comme il fait partie des élus de l'Elysée, avez-vous entendu ou lu des articles de presse défavorables à ce pays qui, après avoir baigné, spongieusement dans le pétrole, a une capitale qui s'étire seulement au bord de la mer? Qui oserait parler de gabegie, de mauvaise gouvernance? La révision de la Constitution pour un nouveau mandat est passée comme une lettre à la poste. Nous avions échangé, à l'époque, avec feu Jean Hélène qui nous avait confié que le retrait de Bongo allait sonner le chaos du Gabon. Bienheureux les amis car, ils sont indispensables, voire irremplaçables.
Que dire de DSN, Denis Sassou Nguesso, l'autre grand ami de Chirac? Tout comme son beau-fils Bongo, il règne sur des puits de pétrole exploités par la société française Elf qui a défrayé la chronique judiciaire suite aux pots de vin distribués et aux commissions occultes versées à différents hommes politiques français. A la manière de la rébellion ivoirienne actuelle, il a bénéficié de la complicité passive (certains parlent d'une compréhension active) de la France pour évincer le Président démocratiquement élu, Pascal Lisouba. Dans JA L'Intelligent du 30 janvier dernier, il résumait ainsi le coup de pouce de Chirac dans la réduction de la dette de son pays: "Nous avons bénéficié de la compréhension de nos partenaires La France, comme d'habitude, est au premier rang de ceux qui nous comprennent. Sa solidarité nous a été particulièrement précieuse lorsqu'il s'est agi de régler les arriérés dus à La Banque africaine de développement ou de renégocier notre dette devant le Club de Paris ". C'est la même compréhension, voire la complicité des autorités françaises qui a conduit la cour d'appel de Paris à se dessaisir du dossier des disparus du Beach, ces dizaines d'opposants rentrés de Kinshasa qui ont été tués au débarcadère de Brazzaville. Bienheureux les amis !
Selon que vous êtes amis ou non, la France sera regardante ou non sur le respect des principes. C'est ainsi que certains Chefs d'Etat ont tripatouillé, en toute quiétude, la Constitution de leurs pays afin de faire sauter la clause de limitation des mandats. Le Gabon, la Tunisie, la Guinée Conakry, le Togo l'ont déjà fait. Le Tchad est sur la liste, avec la bénédiction des autorités françaises. Regardez très bien la liste des Chefs d'Etat africains francophones. Comparez la à celle des anglophones en mettant en parallèle les formations et diplômes universitaires. Vous constaterez que les Présidents francophones sont pour la plupart de simples soldats ou officiers; quant aux civils, ils n'ont pas fait leurs humanités. Aujourd'hui, les deux universitaires parmi eux sont Wade et Gbagbo. Après un dépit amoureux de plus de quatre ans, Chirac a renoué avec Wade qui, par indépendance d'esprit, n'a pas toujours voulu s'aligner systématiquement sur les positions françaises. Heureusement pour eux il y a eu la crise ivoirienne dont tous deux prétendent connaître "l'âme et la psychologie". Ils l'ont prouvé à suffisance à l'occasion du voyage de la semaine dernière dont l'ordre du jour a été presque exclusivement réservé à la situation en Eburnie.
De quel côté se situe le Président Chirac dans la crise ivoirienne? Est-il plus l'ami de la rébellion, de ses commanditaires et de ses parrains? Tous ceux qui énoncent de grands principes de démocratie et de respect de la Constitution ont du mal à convaincre les Ivoiriens à qui l'on fait, depuis deux ans, une grosse injustice. On leur fait l'obligation de tailler une Constitution sur mesure, quand, ailleurs, on ne parle que du respect scrupuleux de la Constitution. Parce que Gbagbo n'était pas un ami, on lui a fait subir toutes les humiliations inimaginables. C'est pourquoi, sans gêne aujourd'hui, Soro Guillaume affirme qu'aucun texte de la Constitution ne fixe les Conseils des ministres au Palais présidentiel et propose, sans rire, deux autres villes pour leur tenue désormais: Yamoussoukro ou Djébonoua. Curieux, non!