Les relations entre Paris et Abidjan s’apparentent de plus en plus à des échanges d’anathèmes, jusqu’au niveau des chefs d’État eux-mêmes. Jacques Chirac évoque les neuf militaires de « Licorne » tués à Bouaké et les départs de résidents français pour dénoncer « un système pouvant conduire à l’anarchie ou à un régime de nature fasciste ». C’est une « insulte », riposte Laurent Gbagbo dans une interview à Libération, rappelant ironiquement que « le président Chirac a soutenu le parti unique en Côte d’Ivoire pendant quarante ans. Qu’est-ce qui est le plus proche du parti unique que le fascisme ? C’est nous qui étions en prison sous le régime de parti unique soutenu par la France! »
Évoquant les incidents de Bouaké, le président Gbagbo a estimé qu’« objectivement la France a pris parti pour les rebelles ». La preuve en est, à ses yeux, la destruction de la petite force aérienne ivoirienne, laquelle « m’a laissé pantois », insiste Laurent Gbagbo, se demandant toujours ce qui a poussé Chirac à être « si brutal et rapide ». Généralisant son propos, il reproche à la France de « faire du nombrilisme » et de ramener « constamment l’histoire de la Côte d’Ivoire à eux. Cela posera toujours problème entre nos deux pays. La Côte d’Ivoire vit des convulsions liées à l’après-parti unique. Mon pays est en voie de transition vers la démocratie ».
« une injustice inacceptable et intolérable »
« La France est encore très impliquée dans notre vie politique interne, notamment avec la présence de son armée », a-t-il poursuivi. Avant d’accuser Paris de mettre en oeuvre une campagne de dénigrement systématique à l’encontre de sa personne : « J’ai développé la démocratie et je n’ai jamais égratigné aucun intérêt économique français (...). Et voilà que nous avons été attaqués. Au lieu de désarmer (les rebelles), c’est moi qu’on juge. C’est une injustice inacceptable et intolérable, et nous ne l’acceptons pas. »
Ces déclarations alternant chaud et froid sont encore amplifiées par celles formulées au niveau gouvernemental jouant un rôle de caisse de résonance à chaque fluctuation des propos présidentiels. Dimanche, Michèle Alliot-Marie semblait entrouvrir une porte à la reprise du dialogue, expliquant que « l’unique mission des militaires français est d’assurer la sécurité de nos ressortissants et des étrangers, et d’agir en appui des forces de l’Organisation des nations unies pour faire respecter le cessez-le-feu ». Rappelant que, dans une précédente déclaration, Jacques Chirac avait qualifié la Côte d’Ivoire de « pays ami » dont « la France respecte les autorités légitimes », la ministre appelait à « retrouver la voie de la raison ». Lundi matin, s’exprimant sur Europe 1, la même se mettait au diapason de la dernière déclaration présidentielle en date et durcissait à son tour le ton. Dénonçant « les propos qui sont de façon incontestable des propos "racistes, xénophobes", et qui ont été tenus par la radio-télévision officielle ivoirienne », elle insistait sur l’implication de « l’entourage immédiat » de Laurent Gbagbo, pour proclamer : « La première responsabilité du président de Côte d’Ivoire doit être de rétablir le calme, de faire cesser les manipulations et les appels à la chasse anti-Blancs. » Enfin, elle a rappelé que la France souhaitait le vote à l’ONU d’un embargo sur les armes, s’exclamant : la France « remplira sa mission jusqu’au bout ».
Un dur du régime pour représenter Gbagbo
Sur cette question des sanctions, il semble que tout ne se passe pas selon les desiderata de Paris. Réuni d’urgence samedi de l’autre semaine, le Conseil de sécurité adoptait certes à l’unanimité une déclaration condamnant l’attaque aérienne contre un cantonnement français à Bouaké et soutenant l’action des forces de « Licorne » et de l’ONUCI, mais, par la suite, Paris n’obtenait pas l’accord espéré sur le principe de sanctions « immédiates », la décision étant théoriquement renvoyée, au plus tôt, à ce début de semaine. Selon des rumeurs filtrant de New York et qui n’ont pu être vérifiées, la Chine et la Russie auraient été en désaccord sur une telle automaticité, de même que, dans le continent africain, un pays comme l’Angola.
En revanche, la France vient d’enregistrer un succès diplomatique avec le sommet extraordinaire de l’Union africaine (UA) consacré dimanche à la crise en Côte d’Ivoire. Six chefs d’État (Nigeria, Sénégal, Gabon, Togo, Burkina et Ghana) participaient à cette rencontre, qui s’est conclue par une demande d’embargo « immédiat » sur les armes et un soutien affiché au projet français de résolution, a fait savoir le président nigérian Olusegun Obasanjo, président en exercice de l’UA. Absent de ce sommet auquel il avait été invité, Laurent Gbagbo avait mandaté le président de l’Assemblée nationale ivoirienne, Mamadou Koulibaly, généralement présenté comme un dur du régime, pour le représenter.
« les forces de l’onu ne peuvent avoir deux commandants »
Dans un entretien avec l’AFP à Abuja à l’issue de la lecture du communiqué final de ce sommet, Mamadou Koulibaly a aussitôt reproché à l’UA de ne pas « critiquer la France » et a parlé d’une « manipulation pure ». Le responsable ivoirien a précisé qu’il avait déclaré aux chefs d’État présents que la force française « Licorne » effectuait une « occupation illégale et illégitime » de la Côte d’Ivoire. Il a accusé l’armée française d’avoir « tué 160 personnes et tiré sur la résidence du président Gbagbo », lors des journées de manifestations à Abidjan et à Yamoussoukro la semaine passée. Interrogé sur le soutien accordé à la proposition française de résolution de l’ONU, et l’embargo sur les armes, il a répondu : « La guerre est finie. La seule chose que nous devons demander au monde, c’est que les soldats français en Côte d’Ivoire soient placés sous le commandement de l’ONU ou qu’ils quittent la Côte d’Ivoire (...). Les Nations unies ne peuvent pas avoir deux commandants, ce n’est pas sérieux », a-t-il conclu.