Pour la première fois depuis le début de l'enquête Elf, en 1994, l'ex-P-DG de la compagnie pétrolière Loïk Le Floch-Prigent a reconnu mardi l'existence, entre 1989 et 1993, d'une "caisse noire" destinée, selon lui, à des "interventions politiques".
"Je connaissais l'existence d'une caisse noire pour interventions politiques, je sais que des interventions politiques ont eu lieu. Cette pratique, je l'ai tolérée, car elle a servi Elf", a dit l'ex-P-DG au cinquième jour du procès.
Loïk Le Floc-Prigent est détenu depuis janvier dans le cadre d'une autre affaire.
Il a également admis qu'il avait lui-même "bénéficié indirectement" de certains règlements d'argent et a dit le "regretter". Il a ajouté qu'il donnerait des détails plus tard.
Auparavant, Alfred Sirven, ancien "directeur des affaires générales" d'Elf, avait reconnu devant le tribunal avoir détourné entre 1990 et 1994 onze millions d'euros versés pour les assurances de la compagnie pétrolière.
Il a indiqué avoir en partie remis cet argent en liquide, en France, à des personnes dont il n'a pas voulu révéler les identités.
"C'était au départ personnel et une partie a été transformée en fonds d'intervention, en fonds secrets", a dit à la barre Alfred Sirven, 76 ans, à la cinquième audience de ce procès de 37 personnes pour des détournements de fonds à Elf sous la présidence de Loïk Le Floch-Prigent (1989-1993).
Alfred Sirven a dit avoir conservé environ 60% des fonds pour son usage personnel et avoir utilisé les 40% restants pour les "fonds d'intervention".
"Sur ces fonds d'interventions, une partie a été transformée en argent liquide en France pour des personnes dont je ne désire pas donner les noms", a-t-il expliqué.
Au président du tribunal Michel Desplan, qui lui demandait s'il avait ainsi rémunéré des personnes ayant favorisé l'arrivée de son ami Loïk Le Floch-Prigent à la tête d'Elf en 1989, Alfred Sirven a répondu: "Oui, j'ai réglé quelques dettes".
AMI CORSE DE TARALLO
Il a enfin déclaré avoir reversé une partie de l'argent à Loïk Le Floch-Prigent lui-même. "Il est arrivé un certain moment où j'ai sorti de l'argent pour des choses le concernant. J'ai réglé des choses pour lui", a dit l'ancien directeur des affaires générales, en détention depuis février 2001.
Selon l'accusation, Loïk Le Floch-Prigent aurait versé l'argent à Fatima Belaïd, son épouse, afin de régler leur divorce, mais l'ex-P-DG nie en bloc.
Ce système de détournement qui porterait, selon l'accusation, sur 28 millions d'euros au total, a été mis sur pied en 1989 par un intermédiaire, Mathieu Valentini, courtier en assurances originaire du même village corse qu'André Tarallo, l'ancien "M. Afrique" d'Elf, a expliqué Alfred Sirven.
L'argent détourné dans ce cadre était versé sur des comptes bancaires ouverts en Suisse par Alfred Sirven, mais aussi sur d'autres comptes détenus par André Tarallo et Roger Aïello, autre cadre dirigeant d'Elf, dans des paradis fiscaux.
André Tarallo a dit à l'instruction avoir utilisé l'argent pour rémunérer des "personnalités" africaines.
Loïk Le Floch-Prigent a nié dans un premier temps avoir été informé de l'existence de ce dispositif. "Je suis un peu surpris et un peu fâché. Il faut arrêter de dire des bêtises (...) Je n'étais pas au courant de la dérivation des commissions", a-t-il dit.
Stéphane Valentini, fils de Mathieu Valentini, a expliqué au tribunal qu'après la mort soudaine de son père, le 9 janvier 1991, André Tarallo et Alfred Sirven lui avaient demandé de reprendre le flambeau.
Fatima Belaïd a rapporté de son côté à l'audience que Loïk Le Floch-Prigent et Alfred Sirven, paniqués par la mort soudaine de Mathieu Valentini, avaient fait vider le coffre qu'il détenait à Paris et dans lequel avaient été déposés des documents compromettants, après s'être introduits de nuit dans ses bureaux.
"J'ai eu Mathieu Valentini au téléphone quelques heures avant sa mort. Il savait qu'il allait mourir et m'a dit 'attention aux documents!'", a raconté André Tarallo.
Loïk Le Floch-Prigent et Alfred Sirven ont affirmé que cette anecdote concernant le coffre était une invention de Fatima Belaïd.
Le procès se poursuit mercredi par l'examen des détournements des fonds provenant des assurances.