Délire sécuritaire du pouvoir. Et enquête non réglementaire de la police judiciaire. Au fond, le vrai coup d'Etat, c'est contre les accusés.
Coup d'Etat ou tentative de coup d'Etat ? Au stade actuel des enquêtes et des arrestations, il serait bien difficile de répondre. Mais toujours est-il qu'au palais de justice de Libreville, on ne cache pas un certain embarras tant la détermination du Palais, combinée avec l'activisme de la police judiciaire, contraste avec la légèreté des rares éléments versés au dossier.
Pour tout dire, le parquet n'a vraiment pas de quoi entonner le cocorico, encore moins exciter la verve du ministère public. Nombreux sont les magistrats qui affirment qu'il va plutôt s'agir d'une véritable tempête dans un verre d'eau. Cela, au regard justement de l'inconsistance des deux chefs d'accusation retenus contre Marc Saturnin Nan Nguema : introduction et détention illégales d'armes de guerre. Délits que le parquet tentera d'établir sur la base des huit kalachnikov, rouillées et totalement hors d'usage, que la PJ aurait découverts aux domiciles de l'ancien Secrétaire général de l'OPEP et de son oncle l'Abbé Noël Ngwa Nguema.
L'utilisation du conditionnel est ici de mise car les avocats des prévenus contestent furieusement la légalité des perquisitions opérées, et par conséquent des résultats de celles-ci. Ils espèrent du reste s'appuyer sur l'irrégularité de ces fouilles pour obtenir la non-reconnaissance des pièces versées au dossier.
Ce n'est pas tout. Un autre piège guette le ministère public. Il s'agit cette fois-ci de la recevabilité même des deux chefs d'accusation. A commencer par celui de l'introduction illégale d'armes à feu au Gabon. La-dessus, avocats et magistrats sont unanimes : s'il est prouvé, comme c'est effectivement le cas, que les armes ont été achetées et introduites en 1992, cela veut tout simplement dire qu'il y a desormais prescription. En ce sens que le délai de cinq ans, imposé par le Code pénal pour ce genre de délit, est largement dépassé. Il appartiendra au ministère public d'apporter la preuve matérielle que les faits reprochés aux prévenus ont été commis au plus tard en 1999.
Quant à la détention d'armes de guerre, là encore il faudra s'attendre à une solide empoignade. Une arme rouillée et hors d'usage est-elle encore une arme ? Si non, comment peut-on alors être accusé de détenir une arme qui n'est plus une arme ? Autant de questions qui ne manqueront pas - de donner lieu à une sacrée escalade sémantique à la barre.
Association Fang
Hormis ce volet judiciaire à proprement parler, il y a aussi ce qu'il faut bien désigner comme étant le côté politique de cette affaire. Du fait notamment que tout est parti de Lambaréné. La réalité étant que la création, par Nan Nguema, d'une association Fang n'a pas été appréciée. Cela pour plusieurs raisons. Primo : au Gabon, il est de notoriété que quand des Fangs se regroupent, c'est pour prendre le pouvoir. Pour loufoque qu'elle soit, cette idée reste cependant solidement ancrée dans la conscience du régime. Ainsi, la structure que Nan Nguema venait de mettre sur pied voulait le pouvoir.
Secundo : qu'est-ce qu'un Nan Nguema, qui a déja annoncé son retrait de la vie politique, gagnerait-il à fonder une association ? Et s'il a refusé de rejoindre la majorité, ainsi que l'ont fait sans honte ses anciens partenaires, et se retirer de la politique, sur quoi compte-t-il pour prendre le pouvoir ? Pour les stratèges de la majorité, la réponse est claire : Nan Nguema veut ratisser large dans son vivier ethnique pour faire son grand retour en politique et ainsi accéder au pouvoir. Et comme vouloir accéder au pouvoir est devenu, au Gabon, un véritable crime contre l'humanité, il fallait bien mettre un terme à cette dangereuse aventure. C'est alors que l'on va décider de mitrailler le chef de l'Etat d'informations alarmantes sur cette association. Dont notamment cette exclusivité qui a réussi à affoler la présidence : cette association n'est rien d'autre qu'une rébellion armée qui détient des armes de guerre et dispose de camps d'entraînements dans la forêt migovéenne.
Aussitot informée de tous ces détails que la PJ débarque à Lambaréné. Les personnes visées par cette descente étaient clairement identifiées : il s'agit du pasteur Jacques Essia Nguema, le frère de Nan Nguema, et d'un de ses fils. Les perquisitions se poursuivront jusque dans la forêt. Il fallait bien localiser les fameux camps d'entraînement. Bilan de l'operation : pas de maquis, seulement de vieux kalachnikov, hors d'usage, à l'exception d'un qu'on utilisait pour chasser les éléphants, et des parents de Nan Nguema interpellés, dont plusieurs anciens de ses gardes du corps.
C'est alors que vont débuter les interrogatoires. Ceux-ci menés avec la douceur que l'on sait. la PJ obtient rapidement d'eux la mise en cause personnelle de Nan Nguema. Ainsi, la PJ ira perquisitionner son domicile à Port-Gentil. Où l'on aurait déterré quatre kalachnikov hors d'usage. Inquiet. le propriétaire des lieux monte à Libreville.
Illustres écartés du Palais
Et c'est à ce moment que l'affaire va devenir entièrement politique. En effet, et comme l'a raconté notre confrère "Gabon Show ", le chef de l'Etat, entouré de la crème du commandement en chef de la police, va recevoir Nan Nguema qu'accompagnaient l'Archevêque de Libreville et Guy Nan Nguema, ancien responsable de la sécurité du PLD. Voici, en substance, la version de Nan Nguema : à la suite de l'assassinat de Joseph Rendjambé en 1990, le " Monsieur Sécurité du PLD " qu'était Guy Nan Bekale réussira à convaincre Nan Nguema de doter sa garde rapprochée d'armes. Le leader, qui est aussi son parent, remet à Guy sa carte bancaire (une American Express) afin qu'il aille acheter la quincaillerie à Paris. Nan Bekale se rend à Paris et prend attache avec Charles Mba, l'ancienne éminence grise du PLD. Le duo effectue l'achat d'armes et se charge de leur introduction discrète au Gabon. Après les Accords de Paris et le climat d'apaisement revenu, Nan Nguema juge utile de se débarrasser de ses armes. Il passe le mot d'ordre à Guy Nan Bekale pendant qu'il prend le soin d'enterrer, dans sa concession, les quatre armes qu'utilisaient ses sentinelles de Port-Gentil.
Mais il ne savait pas que les autres armes n'ont pas été isolées, comme il le découvre aujourd'hui. Pour Nan Nguema, il n'y a pas une seule raison de parler de coup d'Etat. A la fin de son speech, le chef de l'Etat demandera tout bonnement à Nan Nguema d'aller faire cette déposition à la PJ. Quand ce naïf se rend au Komo, il est accueilli avec une attention particulière : il sera "cuisiné" pendant plus de cinq heures. Sans pour autant changer cette version déjà livrée au chef de l'Etat. Le lendemain, il est présenté au juge d'instruction. Le face-à-face durera des heures. Mais la version de Nan Nguema restera la même. C'est alors que ce septuagénaire sera placé sous mandat de dépôt et jeté à "Sans Famille".
Il faut comprendre que ni son age ni son rang de notable, encore moins le poids de ses anciennes fonctions, ne pouvaient imposer de le laisser en liberté provisoire, voire le placer en résidence surveillée. Chez nous, le spectacle d'une humiliante incarcération est un délice dont ne peut se priver ce régime.
Effet de mode ou frilosité ? Toujours est-il que pour le pouvoir; humilier un opposant qui a toujours refusé de rallier la majorité, est devenu presque une question de survie. Et un mode de vie.
Et Charles Mba, Guy Nang Bekale alors ?
En présence du chef de l'Etat et du gotha des forces de sécurité, Marc Saturnin Nan Nguema a déclaré qu'il n'a fait que financer l'achat des vieux kalachnikovs découverts. Et que c'est bien Guy Nan Bekale et Charles Mba qui ont rencontré les marchands d'armes français pour se procurer ces armes. Et ce sont ces deux pacifistes qui ont procédé à leur introduction au Gabon. Une version livrée à la PJ ainsi qu'aux magistrats et que Guy Nan Bekale n'a nullement contestée.
Il est cependant curieux de constater qu'alors que Nan Nguema a été écroué, Guy Nan Bekale et Charles Mba sont en liberté, comme d'innocentes colombes. Alors qu'ils constituent ce qu'il convient, pour le moins, de désigner comme de bons complices. Mais il faut peut-être comprendre que Nan Bekale et Charles Mba ne sont plus ces justiciables qu'ils étaient lorsqu'ils militaient au PLD. Le premier est devenu le conseiller économique du chef de l'Etat, chargé du NEPAD. Et le second a dirigé, à Paris, la dernière campagne présidentielle du candidat Omar Bongo Ondimba. Ce qui fait désormais d'eux des citoyens spéciaux, largement au-dessus de la loi.
C'est à ces petites différences qu'on mesure la profondeur de l'indépendance et de l'impartialité de la justice au Gabon. Autre affaire qui étale le professionnalisme de notre justice : à l'époque où il rêvait encore de présider aux destinées du Gabon et juste après avoir survécu aux balles qui, selon lui, avaient été tirées par Martin Kawaye, Jean-Pierre Lemboumba Lepandou, aujourd'hui grand coursier du chef de l'Etat, s'était offert la protection d'un garde du corps Français.
Lors d'un contrôle de police, celui-ci tombait dans les filets des flics. Dans le coffre de sa voiture, un arsenal de guerre dont les images avaient été largement étalées dans la presse de la majorité. Mais jamais la police ne s'était empressée, comme elle le fait aujourd'hui avec les rares opposants, d'aller perquisitionner les nombreux domiciles JPLL...
Pas d'amalgame ! Au Gabon, il y a deux catégories de nationaux : les Gabonais, c'est-à-dire tous ceux qui jouent les apôtres dans la majorité, et les opposants, c'est-à-dire les terroristes.