Sourire obligatoire. En pleine campagne électorale, pas question pour les candidats à la députation de succomber à la morosité. Les promesses fusent, les cadeaux pleuvent et les circonscriptions s'agitent au rythme des meetings.
Distributions de pagnes, de poisson séché et de sac de riz succèdent aux tournées générales de Régab que l'on sirote entre deux averses équatoriales. En pleine veillée d'armes, les parlementaires sont aux petits soins pour leurs électeurs villageois trop longtemps délaissés. Parmi leurs ouailles, en revanche, l'humeur n'est pas au beau fixe. Et de toutes les doléances égrenées par le peuple des matitis, le coût de la vie arrive largement en tête. Les citadins parlent aussi de l'insécurité grandissante à Libreville. Grand banditisme ou délinquance juvénile, chacun estime que la situation se dégrade, même si la capitale demeure malgré tout l'une des plus paisibles d'Afrique subsaharienne. En brousse, les problèmes sont tout autres. Pour les ruraux, c'est l'état des pistes, souvent impraticables dès que s'annonce la saison des pluies, ou encore l'accès aux services publics qui alimentent les mécontentements. Simultanément, les revendications catégorielles se multiplient. D'AgroGabon à Hévégab, le personnel des entreprises publiques privatisables s'interroge sur son sort. Au sein de la fonction publique aussi, les récriminations s'accumulent.
Après les postiers au mois de septembre, ce sont les magistrats qui ont décrété début octobre une grève illimitée pour manifester leur vague à l'âme. La mauvaise humeur peut également déborder dans la rue. Le 20 juin, à Port-Gentil, une marche de jeunes chômeurs voulant protester contre leur « marginalisation » s'est transformée en bataille rangée avec les forces de l'ordre. Barricades, grenades lacrymogènes et pillage... Port-Gentil a vécu une nuit de fièvre qui s'est soldée par le saccage d'une vingtaine de commerces et l'incendie du camp de la gendarmerie. Dans ce contexte de contestation, les candidats aux législatives risquent de se faire vertement interpeller par l'électorat. Mais, pour l'heure, le débat politique semble surtout tourner autour de questions de procédure. Depuis le lancement du compte à rebours électoral par le président Bongo, les formations politiques fourbissent leurs armes. Les élections locales qui devaient se tenir avant la fin de l'année ont été repoussées afin de donner plus de visibilité aux législatives des 2 et 16 décembre prochain. La campagne a d'ailleurs commencé par un premier cadeau non négligeable, l'augmentation de la subvention annuelle de fonctionnement des partis, passée de 100 millions à 500 millions de francs CFA. En revanche, les desiderata de certains partis d'opposition demandant l'instauration de procédures de vote plus transparentes ont été rejetés sous prétexte de délais trop courts.
« C'est un faux argument, estime un militant de l'Union du peuple gabonais (UPG). Une proposition de loi électorale a été déposée par l'opposition en octobre 1999. Ce texte proposait plusieurs innovations pour réduire la fraude, comme l'introduction du bulletin unique, l'identification des électeurs par dactyloscopie [grâce aux empreintes digitales] ou encore la suppression du vote par procuration. Enfin, nous demandions que la Commission nationale électorale soit indépendante du pouvoir exécutif. Ce projet de loi s'est vu opposer une fin de non-recevoir par la majorité parlementaire. » Considérée comme l'une des principales composantes de l'opposition radicale, l'UPG a ainsi refusé de cautionner par sa présence la concertation des leaders politiques gabonais autour d'Omar Bongo, au mois de juin dernier. En déclinant l'invitation du Palais du Bord de mer, son président, Pierre Mamboundou, a même rappelé que les questions électorales relevaient exclusivement de la compétence du gouvernement et de la Commission nationale électorale (CNE). Le député d'opposition a donc refusé ce « rendez-vous du fait accompli » de crainte d'y faire de la figuration. Une manière de rejeter les arbitrages auxquels recourt généralement Omar Bongo pour prévenir ou éteindre les crises politiques ou sociales dans le pays. L'épisode a pris un parfum de scandale lorsque le ministre de l'Intérieur, Antoine Mboumbou Miyakou, est personnellement monté au créneau pour laver l'honneur bafoué du chef de l'État.
Mais en ironisant sur les craintes de l'opposant « de rencontrer le président de la République, de lui serrer la main ou de croiser son regard au risque de perdre une puissance qu'il ne détient déjà pas », le ministre n'a sans doute fait que servir la stratégie du leader de l'UPG. Mamboundou continue d'entretenir une image d'irréductible, en contradiction avec « l'opposition conviviale » que prêche notamment le père Mba Abessole au nom du Rassemblement national des bûcherons (RNB). À 54 ans, le député-maire de Ndendé, qui a créé son parti il y a douze ans, a acquis ses galons d'opposant en réalisant le deuxième score - derrière Omar Bongo - à l'élection présidentielle de décembre 1996. Si ce paria du microcosme gabonais a délibérément choisi de faire bande à part, les autres chefs de parti se sont, eux, rendus en rangs serrés à la présidence où les débats sont restés très consensuels : un accord a notamment été vite trouvé sur la mise en place de la CNE et la révision du fichier des électeurs. Seuls quatre petits partis sont venus troubler cette belle entente en portant plainte contre le ministre de l'Intérieur, qu'ils ont accusé d'entraver leur légalisation définitive pour les empêcher de présenter des candidats aux législatives. Ces formations microscopiques - l'Union nationale des forgerons (Unaf), la Cause commune pour le développement du Gabon (CCDG), le Mouvement africain pour le renouveau social (Mars) et le Parti pour le développement national (PND) - sont quasiment inconnues sur la scène politique nationale mais ont réussi à faire parler d'elles en accusant Antoine Mboumbou Miyakou de « violation de la loi relative aux partis politiques à travers des actes arbitraires ou illégaux ».
Par la position qu'il occupe, ce cacique du régime concentre naturellement les attaques les plus violentes sur sa personne. Mais l'affaire prend une telle ampleur qu'elle risque de fragiliser durablement ce « faiseur de rois » et, par voie de conséquence, le scrutin qu'il est chargé d'organiser, estime la presse locale. « Il y a 120 sièges [de députés] au Gabon et le ministre de l'Intérieur ne peut pas favoriser tel ou tel, rétorque l'intéressé. Le ministre n'élit personne. » Les propos du ministre d'État n'ont pas suffi à calmer le jeu, et ses détracteurs ne désarment pas. L'opposition s'est lancée dans une surenchère, le PGP (Parti gabonais du progrès) dénonçant « ces responsables qui s'emploient à contourner les règles établies d'un commun accord ». Évoquant le zèle de « certains préfets aux ordres » qui refuseraient « systématiquement d'inscrire les noms de personnes en âge de voter si celles-ci ne sont pas des proches des candidats soutenus par le ministre de l'Intérieur », le quotidien gouvernemental L'Union s'interroge : « Y a-t-il désormais deux PDG [Parti démocratique gabonais], celui du ministre de l'Intérieur, qui investit ses propres députés, et celui du chef de l'État Omar Bongo ? » Dans cette ambiance délétère, « on s'interroge de plus en plus au sein de la famille judiciaire et même dans certains états-majors politiques sur l'urgence d'une disqualification du ministère de l'Intérieur, que dirige Antoine Mboumbou Miyakou, à poursuivre l'opération de révision des listes électorales », poursuit L'Union .
Les critiques ne se limitent donc pas à l'opposition. Au sein de la majorité présidentielle, les coups de canif dans la solidarité qui est censée unir les membres de la famille pédégiste se multiplient. Ainsi les prises de position de L'Union reflètent-elles la querelle qui oppose le directeur de la publication, Germain Ngoyo Moussavou, candidat du PDG dans la province de la Nyanga, au ministre de l'Intérieur, dont le fief électoral est situé dans la même région. « Ils utilisent leur journal comme une arme, expliquait récemment Mboumbou Miyakou. L'Union prépare l'opinion au cas où ses candidats subiraient un échec. [...] Entre ne pas gagner aux élections et pousser au désordre, il y a une marge. » Mais l'attaque la plus grave est finalement venue du président de la Commission nationale électorale, Gilbert Ngoulakia. Ce magistrat issu de la Cour des comptes ne s'est pas privé de rappeler publiquement les dispositions de la loi électorale. À bon entendeur... Au regard des luttes qui opposent les différents clans de la majorité, les prises de position des adversaires du régime paraissent presque feutrées. Il est vrai que, depuis le dernier round électoral, la présidentielle de décembre 1998, l'opposition - mis à part quelques francs-tireurs - ne s'est pas montrée particulièrement agressive.
À tel point que la majorité présidentielle semble plus avoir à craindre d'elle-même que de ses adversaires traditionnels. Pas moins de vingt et un partis composent la mouvance pro-Bongo. Cette coalition pour le moins hétérogène s'est dotée d'un code de bonne conduite pour prévenir les contentieux en son sein. Ainsi, en cas de ballottage, chaque parti adhérent s'engage à soutenir les candidats de la majorité présidentielle au second tour du scrutin. Il s'agit « d'éviter que la campagne soit entachée d'irrégularités, de palabres, de coups de poing et d'intimidations » sous prétexte d'appartenance au camp présidentiel, a précisé le président Bongo aux signataires de la plate-forme. De sa capacité à maintenir un minimum de cohésion dépend le score final aux législatives. En décembre 1996, la mouvance présidentielle avait obtenu 88 sièges sur 120, dont 82 pour le seul PDG.
Par JEAN-DOMINIQUE GESLIN
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