LA SALLE est majestueuse, une des plus belles du vieux tribunal de Paris. C'est au même endroit, dans cette première chambre de la cour d'appel qu'a été jugé Pétain à la Libération. Le maréchal avait 90 ans.
André Tarallo en a treize de moins, mais sa démarche est tout aussi claudicante. Appuyé sur une canne en bambou, l'ancien Monsieur Afrique d'Elf s'avance vers la barre, presque à bout de souffle. « M. Tarallo s'excuse de ne pas porter de cravate, à cause de son opération à la carotide », indique son avocat, M e Jeol, un ancien procureur de Paris reconverti. Absent depuis le début du procès Elf en appel, André-Charles-Napoléon Tarallo va donc être interrogé pour la première fois. Et peut-être la dernière, à en juger par son état de fatigue à l'issue de ces deux heures d'interrogatoire. Condamné à quatre ans de prison en première instance, pour avoir détourné des fonds d'Elf, André Tarallo a été incarcéré quelques semaines avant d'être libéré pour raisons médicales. C'est un vieillard usé qui s'approche du micro pour tenter une ultime parade. Sa défense se résume à deux mots : Omar Bongo. « Je suis le seul survivant de l'époque du début des versements de commissions par Elf, commence-t-il. Dès la constitution du groupe, un système de versement de commissions a été mis en place par le président Guillaumat. » Tarallo égrène la « liste macabre » des anciens PDG d'Elf disparus. « Dans certains pays, il y avait une pratique de versement d'argent aux dirigeants... C'était un système de corruption. » A l'arrivée de Loïk Le Floch-Prigent à la tête d'Elf, le système va se poursuivre. « M. Le Floch-Prigent a introduit une opacité qui n'existait pas, continue l'ex-Monsieur Afrique. Il m'a dit que j'étais incontournable en Afrique, et que je continuerais, et m'a dit qu'il y aurait une répartition à faire avec Alfred Sirven. »
« J'ai été obligé d'ouvrir un compte suisse » Sur son banc, Sirven écoute attentivement, les yeux clos. « Mais ce système de commissions, c'est la surface des choses, interrompt la présidente de la cour d'appel. Ce qui nous préoccupe, c'est le dévoiement de ce système pour des versements de fonds sur vos comptes personnels. » André Tarallo accuse le coup. Il sort un spray de sa poche et s'injecte un jet de tonifiant cardiaque sous la langue. Le voilà dans le vif du sujet. « A 65 ans, à la mort de mon ami Mathieu Valentini, je me suis trouvé devant le président Bongo qui n'a plus voulu entendre parler d'autre personne que moi pour porter ses fonds. J'ai été obligé d'ouvrir un compte suisse », raconte Tarallo. Tous les fonds occultes contenus sur ses comptes appartenaient, selon lui, à un seul homme : Omar Bongo. Selon lui, le président du Gabon percevait une « dîme » sur chaque baril de pétrole extrait du sous-sol de son pays. « Je gérais ses comptes. J'ai fait des investissements pour M. Bongo, même si je reconnais que j'aurais dû le tenir mieux informé », concède l'ancien cadre. Avec l'argent des comptes suisses, Tarallo achète ainsi un appartement à Paris, quai d'Orsay, pour 13 millions de francs, et y réalise des travaux pour 27 millions de francs. « Pourquoi l'appartement était-il à votre nom et pas à celui du président gabonais ? », questionne la présidente. Tarallo sort son spray une seconde fois. La juge lui rappelle aussi le démenti public du président du Gabon, affirmant que l'argent de Tarallo n'était pas le sien. « En tant que président, il ne pouvait pas faire autrement », plaide l'ex-Monsieur Afrique. Son successeur chez Elf, Jacques Isoard, appelé comme témoin, vient confirmer : « M. Bongo est un homme d'Etat, et ce ne serait pas le premier à exprimer des sincérités successives. » Dans la salle, les avocats sourient. Au même moment, hasard du calendrier, Omar Bongo était hier l'invité de Jacques Chirac à l'Elysée pour un déjeuner de gala. A une autre époque, André Tarallo aurait été invité d'honneur.