Elles s'appellent Martine, Ida ou Mona. Mêmes sourires crispés et mêmes histoires d'enfance volée. Dans le calme du centre d'Agondjé, en lisière de Libreville, ces adolescentes essaient tant bien que mal d'oublier leur vie d'esclaves avant de rentrer dans leur pays.
Martine a seulement 12 ans, mais déjà au fond des yeux la marque des enfants jetés un peu trop vite dans le monde des adultes. Débarquée à la sauvette il y a deux ans sur une plage proche de la capitale gabonaise, elle y a vendu pendant des mois des "médicaments" en bord de route.
"Ici, je ne vais pas à l'école". L'adolescente parle au présent, comme si son cauchemar n'était pas tout à fait terminé. "Je me lève à 5 heures tous les matins pour vendre des médicaments. Je rentre le soir, quand il fait nuit. Avant de me coucher, je dois préparer les infusions pour le lendemain. Je me couche vers 2 heures. Quand je n'ai pas tout vendu, ma tante me tape".
Thérèse, 13 ans, fut elle aussi longtemps abonnée aux mauvais traitements. "Je vendais des tomates mais je devais donner presque tout l'argent à ma tante", raconte la jeune Béninoise. "Et, chaque fois que je ne voulais pas me lever pour aller travailler, elle me bastonnait".
Le directeur du centre d'accueil d'Agondjé a entendu ces récits mille fois. Alors, à chacune de ses pensionnaires arrachées à la rue par un voisin un peu plus soupçonneux que la moyenne ou simplement par la chance, il essaie de rendre un peu de son innocence perdue.
"Nous récupérons des enfants en très mauvais état", avoue Didier Renombo. "Les premiers jours sont difficiles, avec leurs cauchemars, leurs angoisses", dit-il. "Notre objectif consiste à leur rendre leur statut d'enfant".
Réapprendre à jouer, retourner à l'école, le chemin du retour à la normale est tortueux, difficile. D'abord parce que les blessures des enfants sont profondes. Mais aussi parce que le centre d'Agondjé, qui accueille une dizaine de victimes de trafic en plus de sa trentaine de locataires habituels, manque cruellement de ressources.
"Aucun moyen supplémentaire n'a été débloqué pour les enfants victimes de trafic", regrette un agent du ministère des Affaires sociales. "Nous fonctionnons avec les moyens du bord. C'est-à-dire pas grand chose".
Ce quotidien de bouts de chandelles se traduit en carburant qui manque pour emmener les enfants à l'école, en factures de nourriture qu'il faut souvent avancer sur ses deniers personnels, ou encore par les passages trop rares du médecin, une fois par mois seulement, parce qu'il n'est plus payé....
"Ce qui me gêne le plus, c'est que les enfants restent oisifs faute d'argent pour les occuper", soupire cette fonctionnaire. "Pour être franche, on évite même de trop parler du centre d'accueil. Nous manquons tellement de moyens que nous serions incapables d'y accueillir plus d'enfants".
Malgré ce constat, le patron du centre refuse de céder au découragement. "Je sais bien que pour un enfant accueilli, ils sont dix à travailler dans les rues ou derrière les murs des maisons", concède Didier Renombo. "Mais nous donnons au moins à ceux qui passent chez nous quelques armes qui les aideront à se défendre et à repartir du bon pied".
Encore loin de ce nouveau départ, les pensionnaires ne savent jamais combien de temps elles devront patienter à Agondjé avant de rentrer dans leur pays. Quelques semaines parfois, le plus souvent des mois.
Mais elles y font toutes le même rêve. "Retourner à l'école", sourit Mona, une Malienne de 11 ans. "Parce que je ne veux plus jamais travailler dans la rue. Plus jamais".