Une soixantaine d'enfants se serrent en silence sur des bancs de la cour de la gendarmerie de Libreville. A leurs pieds, les bassines qu'ils portaient encore la veille sur la tête, chargées de bananes, piments ou cacahuètes à écouler dans les rues de la capitale gabonaise.
A part quatre adolescents nigérians, il n'y a que des filles, en majorité béninoises. Les autres sont togolaises, nigérianes ou ghanéennes.
Tous ont été interpellés par les gendarmes au cours de la première opération du genre depuis la promulgation, en septembre dernier, d'une nouvelle loi réprimant l'exploitation des enfants.
Difficile d'arracher des mots à ces enfants aux visages fermés, âgés de 8 à 17 ans selon les gendarmes, sous l'oeil desquels ils attendent sans jouer. A quelques mètres, sur d'autres bancs, leurs prétendus "tuteurs" et employeurs présumés, convoqués, attendent eux aussi.
Les rares enfants qui acceptent de se confier mentent maladroitement sur leur âge. Les quatre jeunes Nigérians affirment crânement, contre toute évidence, avoir 18 ans. Ils n'en diront pas plus.
"Je ne travaille pas, je vais à l'école, en CE2", jure de son côté une petite Béninoise au regard craintif qui dit avoir 12 ans alors qu'elle en paraît moins de dix.
Si elle était en train de vendre du Kounou (bouillie de maïs) sur le marché lorsque les gendarmes sont arrivés, c'est qu'exceptionnellement elle "aidait sa grande soeur" de 15 ans, qui elle-même affirme qu'elle remplaçait sa mère malade.
"Ces enfants sont l'objet de menaces de la part de ceux qui les exploitent et qui leur promettent même parfois la mort s'ils racontent ce qu'ils vivent", explique Pierre Ikapi, directeur général de la Famille au ministère du même nom, venu faire "l'état des lieux" à la gendarmerie.
Son ministère devrait prendre en charge les enfants puis, en partenariat avec l'Unicef (Fonds des nations unies pour l'Enfance), tenter de localiser leurs véritables parents. Il devra ensuite convaincre les victimes d'accepter d'être ramenées chez elles.
L'"émirat pétrolier" gabonais est une destination de longue date des enfants ouest-africains victimes de trafic. Ils y sont placés chez des compatriotes expatriés, qui les exploitent comme domestiques ou vendeurs de rue. Après avoir longtemps minimisé le problème, les autorités gabonaises ont récemment adopté une loi réprimant les trafiquants d'enfants.
Les "tuteurs" semblaient mercredi plus énervés et impatients de rentrer chez eux qu'inquiets d'éventuelles poursuites judiciaires. Moins de peur en tous cas dans leurs regards que dans ceux des enfants.
Certains affirment que ces garçons ou filles sont les leurs, d'autres qu'ils leur ont été confiés par des parents.
Edwige, une Béninoise, assure ainsi que l'enfant qui l'aide au marché lui a été confiée par sa soeur... mais doit jeter un oeil sur la carte consulaire de la petite pour se souvenir qu'elle s'appelle Clarisse.
Elle est née "vers 1993" indique la carte sans plus de précision. Edwige n'en sait pas plus car l'acte de naissance de Clarisse "a brûlé dans un incendie"... Et si cette dernière n'est pas scolarisée, "c'est par manque de moyens", explique sa "tutrice" vêtue d'un ensemble africain de bonne qualité, un téléphone portable à la main.
Les enfants d'Edwige ne travaillent pas et vont à l'école. Alors elle corrige: Clarisse "ne veut pas y aller. On a essayé de l'y envoyer, elle était toujours dernière de la classe".