Pour le Premier ministre, il s'agit pour les magistrats de procéder à un aggiornamento sans complaisance sur eux-mêmes.
LA première Journée des "États généraux de la justice" a été exceptionnelle à tous points de vue, et chaque participant tenait visiblement à y être présentutile, convaincu qu'il participait à un évènement historique et animé du souci d'être vigilant sur l'issue des débats afin d'apporter sa pleine mesure dans la construction et le fonctionnement d'un appareil judiciaire modernisé . A commencer par le Premier ministre, Jean-François Ntoutoume Emane, déterminé à agir.
Le chef du gouvernement a pris une part active à cette séance inaugurale réglée comme du papier à musique, en lieu et place du chef de l'État, président du Conseil supérieur de la magistrature, en déplacement à Maputo, où il participe au deuxième Sommet de l'Union Africaine.
Mais dans l'ordre des interventions solennelles, le garde ,des Sceaux, ministre de la justice, Honorine Dossou Naki, hôte de ces "États généraux" de l'institution judiciaire s'est adressé, le premier, à l'auditoire composé de personnalités du monde judiciaire, politique, universitaire, ainsi que des représentants du corps diplomatique et des institutions multilatérales internationales.
Pour l'essentiel, le garde des Sceaux s'est attaché à montrer le bien-fondé de ces assises qui doivent hâter la refondation de la Justice dans notre pays. D'emblée, Honorine Dossou Naki s'est déclarée déterminée à en faire un grand moment de sa présence a la tête de ce département ministériel en perte de crédibilité aux yeux de nombreux concitoyens. Les griefs faits à la justice sont multiples et variés, ils remettent fondamentalement en cause le rôle et la place dû juge au sein de la nation.
BATAILLE MORALE. A juste titre, battant sans le dire sa coule au nom de la famille judiciaire, le garde des Sceaux reconnaît cette réalité accablante, et fait valoir que c'est la raison même de ces trois jours de discussions consacrées à l'avenir de la justice. Entre autres, elle a fait le constat que dans les grandes villes du pays, on note avec inquiétude la recrudescence du grand banditisme et des actes d'irrespect intolérables pour l'autorité de l'Etat.
A cela s'ajoutent la désarticulation des missions de la Police judiciaire, la masse élevée des contentieux en instance et des décisions de justice souvent arbitraires ou rendues à la tête du client, selon l'expression en vogue. Conclusion: tout ceci favorise et renforce la désaffection des citoyens envers l'appareil judiciaire, et suscite de leur part une profonde méfiance.
A ses yeux, le temps est venu de s'attaquer aux maux internes qui minent dangereusement cette institution. " Nous partageons la nécessité de rendre plus performant, et plus crédible notre système judiciaire", a expliqué Dossou Naki en reconnaissant implicitement qu'il est urgent d' initier de profondes et justes réformes. A bien l'écouter, ce n'est pas tant l'absence de volonté réformatrice qui accroît les craintes qui s'expriment parmi les justiciables qui se sentent de plus en plus lésés dans biens des cas. " La justice n'est pas demeurée statique", s'est-elle défendue d'avance en vantant la volonté politique qui s'est exprimée déjà dans ce sens, en particulier en 1994.
En effet, cette réforme a eu comme apport significatif d'avoir surtout induit la représentation collégiale du pouvoir judiciaire, par les premiers présidents des Cours judiciaire administrative et des comptes, ce après la disparition de la Cour suprême et de son président. Cependant, force est de reconnaître que les problèmes demeurent, et on accuse toujours la justice de manquer d'efficacité et d'être éloignée dés citoyens. Alors, que faire pour y remédier, outre l'amélioration des conditions de travail obsolètes que dénoncent les syndicats des magistrats ?
Dans son discours, Jean-François Ntoutoume Emane a presque pris à rebrousse poil les magistrats et les greffiers notamment. Certes, il a laissé entendre que concernant tout d'abord le cadre de travail au palais de justice, le gouvernement doit continuer à agir ainsi qu'on l'a vu avec les tribunaux rénovés dans l'arrière-pays. Mais il s'est gardé de leur tenir un discours dominé par les questions matérielles.
En revanche, dans la bataille pour le retour de la confiance des populations vers la justice qui est au cœur de ces débats de trois jours, le chef du gouvernement s'est employé .à démontrer, avec brio, que l'enjeu se trouve davantage dans les valeurs d'éthique, de probité intellectuelle, et de morale qui doivent caractériser je juge au quotidien. C'est tout je sens de ses propos, puisés aux fondements historiques et conceptuels de la justice au sens large.
FIABILITÉ • Il a donc insisté de toutes ses forces pour démontrer que" l'important, est que le juge rende la justice" en toute neutralité. Puisant dans sa prodigieuse mémoire 'le Premier ministre a assuré que la justice ne doit pas être la propriété des juges, car elle appartient à chaque citoyen. E~t d'enfoncer le clou: " La garantie de l'autorité de l'État et la consolidation de l'État de droit passent nécessairement par une justice crédible et respectée".
Mettant )accent sur la crédibilité en question, je Premier ministre a ensuite exprimé un vœu fort, hors duquel dans le contexte cruel de mondialisation des échanges et de compétitivité des économies, et conséquemment de recherche des investissements extérieurs, aucun développement durable n'est envisageable : " Notre pays mérite, Pour l'avenir, un système judiciaire fiable, performant, animé par des luges intègres et compétents', a-t-il martelé.
Chemin faisant, il a rappelé l'importance de la qualité de la formation des magistrats, en enjoignant le garde des Sceaux de faire de l'ENM (École nationale de la magistrature), une école post-universitaire et d'être plus sélective dans je choix des candidats à l'entrée dans cette institution pour mettre- un terme aux passe-droit dont les échos, aujourd'hui, parviennent au loin et jettent une ombre de longue portée sur la compétence réelle des magistrats. Autrement dit, tous n'offrent pas les garanties intellectuelles et morales requises.
En définitive, le chef du gouvernement s'est présenté en défenseur acharné de l'indépendance morale des juges et de la loi: " Les Gabonais veulent être gouvernés par la loi", a-t-il asséné. Cela veut donc dire que cette justice crédible réclamée urbi et orbi sera également celle qu'aura façonnée l'Assemblée nationale par un ensemble de lois cohérentes, adaptées et réalistes, indispensables tant aux citoyens qu'aux juges.